Davi Kopenawa : « les Blancs ne savent pas rêver, c’est pourquoi ils détruisent la forêt »

Avec force, sagesse et détermination, Davi Kopenawa poursuit le combat de sa vie. Le chamane et leader indigène yanomami, prix Nobel alternatif en 2019, ne cesse d’alerter le monde sur les dangers qui menacent la forêt amazonienne. Lors de son dernier voyage en France, en compagnie de son ami anthropologue français Bruce Albert, il participait à la rétrospective consacrée aux Yanomami de la photographe brésilienne Claudia Andujar, à la Fondation Cartier à Paris. Rencontre avec deux hommes qui portent la voix d’une forêt et d’un peuple en sursis.

(propos recueillis par Sabah Rahmani – photo Thibaut Voisin)

 

Que représente la forêt pour les Yanomami ?
Davi Kopenawa : La forêt est vivante, nous l’aimons parce qu’elle est belle : on peut écouter le chant des oiseaux et des cigales, le bruit des cours d’eau, des arbres, des animaux… Elle nous passionne !
Bruce Albert : Pour les Yanomami, la forêt est un univers composé de multiples sociétés d’êtres sur un même pied d’égalité : humains et non humains, visibles et invisibles. C’est une sorte de vaste totalité sociale qui a une vie propre, une respiration. La respiration de la forêt est pour eux une entité vivante, contrairement à notre conception occidentale où elle peut être vue comme une sorte de décoration inerte que l’on peut massacrer jusqu’à la rendre désertique.

Qui, dans la mythologie yanomami, est à l’origine de cette forêt ?
DK : Bien avant de connaître les Blancs, quand vous étiez encore très loin, nos anciens nous ont raconté la création de la forêt. C’est Omama qui l’a créée. C’est lui qui a planté les arbres, répartis les jardins et les collines, pour ensuite placer les différents peuples. C’est ainsi qu’il a distribué la géographie de la forêt et y a placé le principe de fertilité.
BA : Pour les Yanomami, Omama est le démiurge, le créateur de l’humanité actuelle. Il est apparu avec son frère jumeau, Yoasi, qui, lui, est colérique, avare, brouillon ; il a inventé la mort, les maladies, etc., tout le côté négatif.

Dans votre livre La Chute du Ciel, vous parlez souvent de la poudre sacrée yakoana. Que représente-t-elle ?
DK : Dans son processus de création, Omama a semé aussi les rêves, les visions et la connaissance dans la terre, poussant sous la forme d’un arbre yakoana. Il a fait cela pour inventer le chamanisme et offrir sa poudre en soufflant dans les narines de son fils, devenu le premier chamane.
BA : La poudre de yakoana [un psychotrope, NDLR] est à la source de la connaissance et du rêve pour les Yanomami, c’est le moyen de contacter les esprits. Elle transforme le chamane, qui a ensuite la possibilité de s’identifier à tous les esprits en « devenant spectre ». Il acquiert alors la capacité de franchir une barrière spatio-temporelle et inter-spécifique afin de « télécharger » les images des ancêtres animaux des premiers temps du monde. Car la dimension des origines est une dimension parallèle qui se déroule en boucle parallèlement au présent. Les chamanes ont ainsi la capacité de mobiliser tous les esprits dont ils ont besoin pour un soin. Car chaque esprit a des propriétés ou des armes spécifiques ; par exemple, les esprits poissons soufflent de l’eau froide sur la fièvre, l’esprit du caïman a une grande machette pour tuer tel ou tel esprit maléfique.

Vous dites aussi que « Les Blancs ne savent pas rêver, c’est pourquoi ils détruisent ainsi la forêt ». Pourquoi ?
DK : Parce que c’est la vérité. Ils rêvent, mais sous l’emprise de Yoasi, le mauvais frère d’Omama. Ils ne voient que les choses qui sont en relation avec le monde de Yoasi en détruisant la forêt. Lorsque nous, nous rêvons, c’est Omama qui nous envoie les rêves. Si, dès l’enfance, nous rêvons beaucoup, les esprits commencent à nous regarder et à s’intéresser à ceux qui deviendront plus tard chamanes.

Ce monde du rêve chamanique fait donc partie du quotidien ?
BA : Oui, c’est constant, il y a plusieurs chamanes dans chaque village et des sessions chamaniques tous les jours et la nuit pour diverses raisons ; des soins, pour aider à faire pousser les jardins, pour appeler la pluie, etc. Le processus de la vie de la communauté est toujours accompagné du chamanisme. Ce sont les chamanes qui dialoguent avec les entités qui peuplent l’univers de la forêt et de la cosmologie. Il faut donc maintenir des relations diplomatiques ou guerrières avec toutes les entités pour que le monde fonctionne bien, que la communauté soit préservée des maladies et que le monde reste à peu près en ordre.

Le contact avec les Blancs, que vous appelez « le peuple de la marchandise », a souvent été difficile, parfois dramatique avec des épidémies mortelles pour les Yanomami. Les orpailleurs sont de plus en plus nombreux (25 000) sur votre territoire. Depuis l’élection du président Jair Bolsonaro, la situation s’est aggravée…
DK : Oui, aujourd’hui tous nos ennemis et les militaires qui inspirent Bolsonaro, que l’on appelle les gendres de Yoasi, veulent nous détruire. Ils ont déjà tué nos anciens, et commencent maintenant à revenir sur notre territoire. Car si, par le passé, les Blancs avaient créé la Funai, un organisme qui nous défendait un peu, aujourd’hui le nouveau président a détruit cette institution indigéniste et a mis à sa direction des gens qui veulent ouvrir nos terres, et tout simplement nous tuer ! (1) Mais tant que je serai fort et en bonne santé, je continuerai à lutter contre ces invasions. Je suis courageux parce que je veux que les miens puissent vivre en paix sur notre territoire. Nous voulons vivre dans une forêt belle et intacte. C’est notre mode de vie et nous voulons le préserver !

Il y a plus de 40 ans, vous avez connu un scénario similaire avec la dictature militaire. Vous aviez créé l’association CCPY (2). Quel était son objectif et où en êtes-vous aujourd’hui ?
BA : L’association avait été créée en 1978 après une tentative de la dictature militaire de démembrer le territoire yanomami en vingt-et-une micro-réserves entre lesquelles ils voulaient mettre en place de l’élevage et des activités minières. Nous nous étions réunis avec Claudia Andujar et Carlo Zacquini, parce que nous avions eu tous les trois une expérience très intense avec les Yanomami ; Claudia, avec son travail artistique et photographique, Carlo en tant que missionnaire engagé, et moi comme anthropologue. Davi et les Yanomami nous ont rejoints en 1982. Pour lutter contre ce projet militaire, nous avions proposé un projet alternatif avec la volonté de créer une immense réserve territoriale qui engloberait tous les villages yanomami. La campagne a duré quatorze ans et le territoire a été démarqué en 1992, regroupant ainsi plus de 320 villages sur un territoire équivalent à la surface du Portugal. Nous avons pu ainsi construire des écoles, réaliser des projets sanitaires et économiques. Puis, en 2004, nous avons aidé les Yanomami à créer leur propre association Hutukara, sous la direction de Davi, grâce au vivier de jeunes gens lettrés qui avait fréquenté les écoles bilingues locales. Nous avons ainsi fermé la CPPY en 2008, car, depuis le début, nous souhaitions que les Yanomami soient pleinement autonomes par la suite.

Quelle a été votre une stratégie ?
DK : Avant de créer Hutukara, j’ai voulu observer comment d’autres peuples fonctionnaient avec leur association. Je voulais les étudier pour voir si elles servaient vraiment à défendre le peuple, la terre, la culture, le chamanisme, etc. J’ai alors voyagé dans plusieurs régions et j’ai constaté que sans partenaires internationaux favorables à la cause indigène ou à l’écologie, ce n’était pas très efficace. J’ai rêvé et pensé pour trouver notre propre chemin. J’ai mis alors à profit mes voyages pour trouver des partenariats avec des ONG qui pouvaient nous apporter un appui politique et financier. J’ai notamment rencontré des ONG comme Survival International pour leur appui politique via des campagnes de sensibilisation, ou encore la Rainforest Foundation pour un soutien financier des projets locaux.
BA : Je pense que c’est la voie nécessaire, car il faut absolument une interface entre leur monde et le monde des Blancs pour défendre leurs droits. Ils ont besoin d’un outil politique, d’un pont pour faire entendre leur voix. Aujourd’hui, Davi est l’ambassadeur de son peuple, il voyage car sa personnalité charismatique attitre l’attention et l’appui de sympathisants, et, sur le terrain, c’est l’association qui administre tous les projets. Des jeunes Yanomami sont formés à la législation indigéniste brésilienne, une partie d’entre eux passent un certain temps en ville pour apprendre à se servir d’ordinateurs, à communiquer, utiliser les réseaux sociaux, les téléphones portables, etc. Le fils de Davi par exemple connaît tous les arcanes administratifs des affaires écologiques et les moyens de communication. C’est un instrument indispensable parce que ce qui est en face est monumental. Ils ont besoin de tout notre appui politique et financier pour résister à tout cela. En ce moment, ils ont par exemple un projet de radio pour alerter contre les invasions sur leurs terres (orpailleurs, grands éleveurs…). Ils ont aussi un projet de reforestation d’une terre récupérée après une décennie de bataille juridique, parce qu’elle avait été spoliée par des éleveurs qui avait défriché toute la zone. Ils ont un territoire immense et il faut en administrer les ressources.

Quel est votre message aux citoyens français ? Que peuvent-ils faire pour vous aider dans cette lutte ?
DK : Vous habitez très loin, de l’autre côté du monde. J’aimerais que vous, Français, journalistes, anthropologues, étudiants, écologistes, ministère de l’Environnement, tous ceux qui aiment et qui veulent protéger la forêt et qui s’intéressent aux peuples indigènes – car nous sommes tous concernés – j’aimerais que vous nous aidiez à rédiger des lettres, des pétitions à envoyer au président Bolsonaro, pour faire pression sur lui, pour qu’il résolve ce problème qu’il a lui-même causé. Qu’il ordonne aux membres de son gouvernement de faire retirer tous les orpailleurs de nos territoires, tous ces mangeurs de la terre. C’est urgent. Les Blancs veulent arracher toutes les racines de la terre, mais ils ne savent pas qu’en faisant cela le ciel tombera… Vous pouvez aussi nous aider en soutenant financièrement notre association parce qu’elle a besoin de continuer à mener à bien tous ses projets, payer la lumière, les ordinateurs, les transports, faire son travail de dénonciation, envoyer des nouvelles pour le monde sache le danger qui nous nous guette.

Pour en savoir plus

Association Hutukara : www.hutukara.org (en portugais)

Notes

1. Créée en 1967, la Funai (Fondation Nationale de l’Indien) est l’institution brésilienne chargée des politiques relatives aux peuples autochtones.
Le 5 février 2020, Ricardo Loxxpez Dias, un pasteur évangéliste, a été nommé coordinateur des tribus autochtones isolées de la Funai.

2. CCPY : Comissão Pró-Yanomami

À lire :
La Chute du ciel
Davi Kopenawa & Bruce Albert
Plon, 2010.