La crise sanitaire est une crise écologique

Pour de nombreux observateurs et scientifiques, il ne fait aucun doute que la crise sanitaire que nous traversons est directement liée à la crise écologique, celle-ci étant elle-même liée à nos modes d’exploitation des ressources naturelles dans le cadre d’un capitalisme mondialisé hors de contrôle. 

Pour Serge Morand, chercheur au CNRS et au CIRAD, auteur de La Prochaine Peste (Fayard, 2016), le Covid-19 est « une maladie de la mondialisation ». Une fois la tempête passée, il faudra prendre acte de cette « crise de l’écologie qui a entraîné une crise sanitaire, sociale et économique » et passer « dans le nouveau monde ». Une étude parue en 2007 analysait la précédente épidémie de SARS survenue et 2002-2003 et concluait : « La présence d’un large réservoir de Sars-CoV chez les chauves-souris, combiné à la culture de manger des mammifères sauvages en Asie du Sud-Est est une bombe à retardement. » Autrement dit, point n’est besoin de se demander si des voyants avaient prédit cette épidémie, les scientifiques eux-mêmes l’avaient fait. 

Barrière des espèces
La chaîne précise des événements reste à identifier, mais un consensus émerge sur le fait que la proximité d’animaux sauvages, d’animaux familiers et d’êtres humains en un même point – à savoir les « marchés humides » de Chine et de nombreux pays d’Asie du Sud-Est où l’on trouve des animaux vivants et morts – permet le franchissement de la barrière des espèces. Les chauves-souris voient leurs habitats détruits par la déforestation et l’exploitation agricole ; dès lors elles se rapprochent des villes et contaminent d’autres animaux par exemple dans des élevages de cochons (émergence du virus Nipah dans les années 1990), ou bien des animaux sauvages comme les pangolins chassés pour être consommés, ou encore les civettes qui font l’objet d’une exploitation pour des usages surréalistes comme le commerce du café. En effet, en forçant les civettes, mammifères essentiellement carnivores, à ingérer des grains de café, ceux-ci perdent leur amertume et on récupère alors dans leurs excréments des grains qui s’exportent vers de riches consommateurs du monde entier. Le nombre de « fermes à civettes » a ainsi explosé ces dernières années, un effet direct de la mondialisation. Les marchés d’Asie commercialisent également de la viande de chien et de chat, avec des animaux vendus vivants ou morts. 

75 % des maladies infectieuses viennent de la vie sauvage
Par ailleurs, 60 % des populations d’animaux sauvages ont disparu ces dernières années, forçant les germes pathogènes à trouver de nouveaux hôtes, via une légère modification de leur appareil génétique, parmi les animaux domestiques, animaux d’élevage et les humains. Laurence Tubiana, économiste, rappelle que les Nations Unies estimaient en 2016 que 31 % des épidémies étaient liées à la déforestation. Le responsable des questions environnementales aux Nations Unies, Inger Andersen, ajoute que 75 % des maladies infectieuses émergentes proviennent de la vie sauvage. « La nature nous envoie un message, un avertissement », estime-t-il. Serge Morand rappelle que la propagation du choléra de l’Inde à l’Europe au XIXe siècle était directement corrélée à l’augmentation de la vitesse des bateaux, un paramètre de rapprochement là aussi maintes fois décuplé par la mondialisation. Le réchauffement climatique joue également un rôle direct notamment avec des hivers doux dans les pays tempérés qui favorisent la propagation des virus, et des grippes qui ne sont plus seulement saisonnières sous les Tropiques. 

Nous sommes le virus
Si l’on se tourne vers les lectures symboliques de cette crise, le message est le même. L’anthroposophie nous dit que les virus sont « excrétés » par des cellules malades, et qu’un lien peut en outre être fait avec l’électrification de la terre (via les réseaux type 5G notamment). La psychothérapeute Gislaine Duboc souligne avec raison que la « détresse respiratoire » engendrée par la maladie Covid-19 est le miroir de la détresse respiratoire que nous imposons à la Terre par la pollution et la déforestation, comme si nous étions finalement nous-mêmes les virus de la planète… Et faut-il rappeler ici le message des peuples autochtones, qui nous disent qu’il ne s’agit pas tant de se « reconnecter » à la nature, comme y aspirent certains Occidentaux bien intentionnés, que d’être « reconnus » par elle ? En effet, nous n’avons jamais été déconnectés de la nature autrement que par l’illusion que nous pouvions la dominer, l’exploiter sans limite. Ne s’agit-il pas donc, en premier lieu, de lui demander pardon, pour ce péché d’hubris ? On voit que toutes ces analyses convergent, et qu’il n’est pas non plus besoin d’en appeler à une grille de lecture conspirationniste et paranoïaque. La crise est danger et opportunité, selon les idéogrammes chinois qui traduisent le terme. En hébreu, la notion renvoie à celle de « salle de naissance », d’accouchement, nous dit Delphine Horvilleur. Pour Jung, elle est le signe qui doit inciter au changement de trajectoire. 

N’est-ce pas évident ? Le risque pandémique/épidémique était clairement identifié comme un déclencheur possible de « l’effondrement » étudié, et annoncé, par les collapsologues. Le chef White Eagle, de la nation Hopi, nous dit que nous sommes face à un portail et un trou noir. Il dépend de nous de franchir le premier, pour aller vers la lumière, ou de sombrer dans le second. Une fois la tempête passée, les décideurs et politiques du monde entier vont devoir entendre ce message pour que nous puissions véritablement construire un monde nouveau.

 

Jocelin Morisson

Notes

  1. Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement
 
Photo © Clément Falize