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Tuer l’Indien dans le cœur de l’enfant

Retrouvez régulièrement notre chronique culturelle sur le dialogue entre les défis écologiques, la survie des peuples-racine et la création artistique… Livres, films, expos : comment les artistes ou auteurs-auteures peuvent aider à comprendre et surmonter la crise environnementale en cours, pour nous réconcilier avec notre planète et ceux qui la peuplent.

« C’était un génocide, une manière de tuer un peuple en tuant sa culture… » Les mots de Mike Metatawabin sont brutaux, mais la réalité qu’il évoque l’est tout autant. Il a grandi à « Sainte Anne », l’un de ces pensionnats où des générations d’enfants amérindiens furent placés de force par le gouvernement canadien. Le vieil homme et son cousin Edmund décrivent les sévices subis, comme près de 150 000 autres enfants confiés de la sorte aux missionnaires catholiques : les pluies de gifles et les coups sur la tête, les humiliations à genoux, les fois où on les forçait à manger leur propre vomi, et ces séances de torture à la chaise électrique… Petit garçon de sept ans, les pieds d’Edmund ne touchaient pas le sol, décuplant la douleur de la charge. Pourquoi? Il ne s’en souvient même plus. Les documents des récentes actions en justice contre l’État canadien et l’Église évoquent des tortures parfois pratiquées « juste pour s’amuser ». Elles mentionnent également d’innombrables cas d’abus sexuels, et de viols, sur les enfants des deux sexes… 

C’est une plongée dans le cauchemar qu’offre cette enquête de Gwenlaouen Le Gouil, superbement filmée ; on a le cœur qui se serre, on a honte, comme si chaque Occidental se trouvait complice de ce colonialisme systémique et sournois s’attaquant aux plus faibles, les enfants. Ils sont 1 500 à être ainsi morts en un siècle de maltraitance et de malheur dans ces pensionnats, avant que le Canada ne les ferme pour de bon en 1996. On saisit d’ailleurs, en creux, la dimension écologique de tels crimes, puisque le Canada compte parmi les pays les plus lourdement investis dans les industries extractives et que c’est bien pour déposséder les Indiens de leur terre et pouvoir y miner qu’on acculturait les enfants de la sorte.

L’intérêt du documentaire va pourtant au-delà d’une réflexion historique sur la pseudo « mission de l’homme blanc », inventée par les Occidentaux pour justifier le pillage et l’asservissement du reste du monde. Car au Canada, la stigmatisation des Indiens se poursuit de manière insidieuse. L’auteur montre ainsi comment les sévices scolaires et les décennies d’acculturation ont généré un trauma qui continue de ravager les réserves indiennes, expliquant pour bonne part l’actuel mal-être d’une jeunesse perdue entre deux mondes. Ainsi dans la ville de Thunder Bay, sur le lac Supérieur, face aux États-Unis, où échouent les épaves d’un peuple à la dérive, défilent des images de misère, d’alcoolisme, de drogue et de prostitution, sur des trottoirs parfois jonchés de seringues dans cette ville où le taux d’homicide est quatre fois supérieur au reste du Canada. Une violence sociale qui éclaire le phénomène sidérant des féminicides, alors que des centaines de meurtres et disparitions de femmes indiennes demeurent non-élucidés. Au Canada, les Amérindiennes sont en effet sept fois plus à risque que les autres femmes, et quand on découvre au fil du documentaire la désinvolture de la police locale sur les enquêtes concernant les « natives » – ou « autochtones » en anglais – on devine bien pourquoi. Certes, quelques espoirs viennent éclairer le propos, comme ces groupes de femmes qui se réunissent pour faire pression sur la police et changer les pratiques, ou cette avocate et ce député qui poussent – malgré les pires réticences de l’État fédéral – pour indemniser les victimes d’abus en pensionnats.

Mais la véritable réponse à l’horreur réside sans doute dans la résilience et la dignité des victimes, qui ont su surmonter le traumatisme pour s’accrocher, malgré tout, au territoire des ancêtres. Ainsi le vieil Edmund, que la caméra suit sur le site de « Saint Anne », aux abords du territoire de sa réserve. Un lieu plein de mauvaise énergie, que chacun évite, mais où il s’avance, la gorge nouée. Du pensionnat, il ne reste plus rien: il a entièrement brûlé il y a quelques années. Incendie volontaire, ou accidentel ? Le vieux chef indien élude la question, un demi-sourire au coin des lèvres. « Allez savoir, c’est au feu qu’il faut demander… » Puis il se reprend, les pieds fermement plantés sur cette terre qui est la sienne, ou plutôt même les jambes enfoncées dans vingt centimètres de neige en ce mois d’hiver. « En dépit de tout, je suis toujours là : je me tiens debout. Et eux : ils ont disparu. » 

Alfred de Montesquiou 

RÉFÉRENCES

« Tuer l’Indien dans le cœur de l’enfant »,  documentaire de Gwenlaouen Le Gouil, 1h15 minutes, sur ARTE le mardi 13 avril et sur Arte.fr à partir du 2 avril.