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Chasse

Sur la voie, chancelante, des ancêtres

Retrouvez régulièrement notre chronique culturelle sur le dialogue entre les défis écologiques, la survie des peuples-racine et la création artistique… Livres, films, expos : comment les artistes ou auteurs-auteures peuvent aider à comprendre et surmonter la crise environnementale en cours, pour nous réconcilier avec notre planète et ceux qui la peuplent.

Naviguer à coups de pagaie, quitte à décourager les plus jeunes ? Ou embarquer en pirogue à moteur, quitte à risquer de se voir interdire de harponner les cachalots dont seule la « chasse traditionnelle » demeure permise ? C’est tout le tiraillement du peuple Lamarélien, déchiré entre l’appel du monde moderne et la « voie des ancêtres » qui règle tout son mode vie. Parmi les ultimes chasseurs-cueilleurs d’Asie, ils sont la dernière tribu à tirer sa pitance de la mer. Sur la côte escarpée d’une petite île volcanique au sud-est de l’Indonésie, quelque 1500 pêcheurs et leurs familles vivent encore au gré de la houle, affrontant vents et marées sur leurs pirogues de bois pour harponner les espadons, les raies manta et les gigantesques cachalots qui circulent en mer de Savu, puis échanger avec les cultivateurs des montagnes leur surplus de viande contre un peu de légumes… Et tout, depuis leurs méthodes de troc jusqu’à la place de chaque rameur, en passant par la manière de découper la chair des poissons sur la plage, est régi par la loi et la spiritualité tribales, ces fameux ancêtres qui donnent son titre au récit.

Le journaliste américain Doug Bock Clark s’est immergé trois années durant dans le village pour en rapporter un témoignage captivant. Il ne s’agit pas ici d’une observation froide et universitaire, ni d’un traité d’anthropologie : les Lamaréliens ne sont pas objet d’étude. Ils s’affirment comme sujet, et s’épanouissent sous nos yeux comme des personnages de roman, les héros d’une odyssée qui se joue aussi bien sur l’eau que sur terre. Un récit haletant de chasses en haute mer, de blessures, de tempêtes et de marins noyés par d’énormes cachalots blancs aux allures de Moby Dick. Puis, sur le rivage, une fois présentées les offrandes expiatoires à l’animal tué ainsi qu’aux esprits ancestraux qui ont permis la prise, c’est un autre bras de fer qui se joue, en sourdine cette fois. Car le séjour de l’auteur couvre une période cruciale, tandis que la modernité fait peu à peu irruption et bouleverse tous les codes. Il arrive au tournant des années 2010, lorsque la première route carrossable atteint le hameau, puis débarquent la télévision, l’argent et – in fine – le téléphone portable…

On pourrait croire le combat perdu d’avance, mais non : le suspens demeure. Certains jeunes pêcheurs sont certes happés par les attraits de la ville, où les familles envoient également leurs filles étudier à l’école et d’où elles renâclent à revenir, tandis que les vieux chefs de clans tremblent à l’idée du courroux des ancêtres qui ne sont plus honorés dans la « maison aux esprits ». Mais certains jeunes reviennent malgré tout, convaincus du bonheur simple d’une vie en pleine nature. Bon an mal an, la tribu trouve des compromis, un équilibre précaire qui semble permettre à cette culture, unique au monde, de subsister, tandis que des centaines d’autres peuples premiers disparaissent en silence. Du moins l’espère l’auteur, persuadé que « la perte d’une culture est aussi définitive que celle d’une vie, sauf qu’au lieu d’une seule étoile qui s’éteint, c’est toute une constellation qui s’obscurcit… »

Alfred de Montesquiou 

RÉFÉRENCES

« La Voie des Ancêtres », de Doug Bock Clark, 380 pages, 24 euros, aux éditions du Sous-Sol

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