En Indonésie, des communautés autochtones de Papouasie contestent fermement une décision gouvernementale récente qui pourrait transformer en profondeur leurs territoires ancestraux. En cause : une série de mesures adoptées fin 2025 pour accélérer l’expansion agricole et énergétique, notamment à travers la culture du palmier à huile.
◆ Une histoire ancienne et des liens profonds à la terre
Les peuples autochtones de la région de Papouasie-Nouvelle-Guinée et de la Papouasie indonésienne comptent parmi les plus anciens habitants du monde, avec une présence remontant à plus de 40 000 ans. Cette région se distingue par une diversité culturelle exceptionnelle, avec plusieurs centaines de groupes ethniques et de langues distinctes. Historiquement, ces communautés ont développé des modes de vie étroitement liés à la forêt, fondés sur la chasse, la cueillette et une agriculture traditionnelle respectueuse des écosystèmes. La terre y revêt une dimension bien plus que matérielle : elle est au cœur de l’identité, des croyances spirituelles et de l’organisation sociale. La colonisation européenne, suivie de l’intégration d’une partie de l’île à l’Indonésie au XXᵉ siècle, a profondément bouleversé ces équilibres, souvent au détriment des droits coutumiers. Aujourd’hui encore, les peuples autochtones de Papouasie luttent pour la reconnaissance de leurs territoires ancestraux face à l’expansion de projets économiques à grande échelle.

◆ Des décisions récentes prises dans l’urgence
Le cœur du conflit repose sur des décisions particulièrement récentes. Le 17 septembre 2025, le ministère de l’Agriculture propose un vaste programme de développement en Papouasie du Sud : plus d’un million d’hectares de rizières, 400 000 hectares de plantations de palmiers à huile et d’importantes zones d’élevage. Dès le lendemain, le ministère des Forêts valide une partie de ce projet en reclassant près de 486 939 hectares de forêts en terres non forestières. Cette rapidité d’approbation (moins de 24 heures), est vivement critiquée par les ONG et les communautés locales, qui y voient une décision précipitée et opaque. Plus encore, le décret n’a pas été rendu public immédiatement. Une coalition d’ONG n’en a obtenu une copie que plusieurs mois plus tard, en janvier 2026, après une demande officielle. Entre-temps, les communautés concernées n’avaient toujours pas été informées. Ces éléments renforcent l’idée d’un processus de décision mené sans transparence ni consultation préalable.

◆ Zonage contesté et mobilisation juridique en cours
Le reclassement concerne plusieurs districts stratégiques, dont Merauke, Boven Digoel et Mappi. Il permet désormais le défrichement de vastes zones forestières pour des activités agricoles industrielles. Les communautés autochtones dénoncent une violation directe de leurs droits : ces territoires correspondent en grande partie à leurs terres coutumières (hutan adat), parfois en cours de reconnaissance officielle. Pour elles, cette décision illustre une vision persistante de la Papouasie comme une « réserve foncière » disponible pour les projets nationaux.
Face à ces décisions récentes, les communautés ont engagé une procédure administrative contre les décrets. Cette étape est obligatoire avant toute action en justice. Si le ministère ne répond pas dans les délais légaux, elles prévoient de porter l’affaire devant le tribunal administratif. L’objectif est clair : faire annuler les décrets et obtenir la reconnaissance de leurs droits.

◆ Des droits coutumiers ignorés malgré les promesses
Cette situation est d’autant plus controversée que le gouvernement indonésien s’est engagé récemment à reconnaître davantage de forêts coutumières à l’échelle nationale. Cependant, dans les faits, les procédures restent lentes et souvent bloquées, tandis que les projets industriels avancent rapidement. Certaines communautés avaient déposé des demandes de reconnaissance dès 2023, restées sans réponse, avant de voir leurs terres reclassées en 2025. Ce décalage entre promesses politiques et décisions concrètes alimente la colère des populations locales.
◆ Un projet stratégique pour l’État
Le gouvernement justifie ces décisions par des objectifs stratégiques : renforcer l’autosuffisance alimentaire et énergétique. Le projet de Papouasie du Sud s’inscrit dans un programme plus large de « domaines alimentaires » combinant agriculture intensive et production de biocarburants. Le président Prabowo Subianto soutient notamment le développement du palmier à huile pour produire du biodiesel, dans un contexte où l’Indonésie augmente progressivement la part de biocarburants dans ses énergies.

◆ Un risque majeur pour les communautés
Pour les défenseurs des droits autochtones, les décisions prises récemment pourraient avoir des conséquences irréversibles. La conversion des forêts en plantations industrielles menace directement les moyens de subsistance, la sécurité alimentaire et les cultures locales. En Papouasie, la forêt n’est pas seulement une ressource économique : elle constitue un espace vital, culturel et spirituel. Sa disparition pourrait entraîner une perte profonde d’identité pour les communautés concernées.
Entre décisions politiques accélérées, enjeux économiques et droits fondamentaux, la Papouasie est aujourd’hui à un tournant. Les mois à venir – notamment la réponse du gouvernement aux recours déposés – seront décisifs pour l’avenir des forêts et des peuples autochtones de la région, dont les droits et la voix méritent d’être pleinement reconnus et entendus.
« Celui qui connaît la forêt connaît la vie », Henry David Thoreau
Jessica Baucher
* Crédit photo en tête d’article: ©Pixabay



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