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Tanzanie : les Massaï expulsés au nom de la conservation, l’Unesco mise en cause


Dans la zone de conservation du Ngorongoro, en Tanzanie, les Massaï – peuple pastoral présent depuis des générations – font face à une politique d’expulsions qu’ils dénoncent comme une dépossession de leurs terres ancestrales. Au nom de la conservation de la nature et avec l’appui implicite du statut de patrimoine mondial de l’Unesco, l’État tanzanien intensifie les déplacements forcés. Alors que les Nations unies alertent sur de possibles violations des droits humains, une question centrale s’impose : comment la protection de la biodiversité peut-elle encore servir de justification à l’exclusion des peuples autochtones ?


Enracinés dans les terres du Serengeti et du Ngorongoro
Les Massaï sont l’un des peuples autochtones les plus connus d’Afrique de l’Est. Présents au sud du Kenya et au nord de la Tanzanie, ils vivent depuis des siècles dans une relation étroite avec les savanes qu’ils parcourent avec leurs troupeaux. Leur mode de vie pastoral, fondé sur la mobilité saisonnière, est profondément adapté aux écosystèmes du Serengeti et du Ngorongoro. Cependant cette présence ancienne a été progressivement fragilisée par les politiques de conservation mises en place à l’époque coloniale puis poursuivies après l’indépendance. À partir du 20e siècle, la création de parcs nationaux a réduit leurs terres sans véritable consentement ni reconnaissance de leurs droits.



©Pixabay


 Une promesse historique aujourd’hui bafouée
Le conflit actuel trouve une origine claire dans un accord de 1951. Les autorités coloniales avaient alors demandé aux Massaï de céder une partie de leurs terres pour la création du parc national du Serengeti, en échange d’une garantie essentielle : ils pourraient continuer à vivre dans la zone du Ngorongoro. Cet engagement, présenté comme un compromis, est aujourd’hui invoqué par les experts des Nations unies pour dénoncer sa violation flagrante. Juste avant les récentes manifestations, huit experts de l’ONU ont appelé les autorités tanzaniennes à la transparence et au respect des droits des Massaï, rappelant que : « En 1951, les Massaï se sont vu assurer de pouvoir continuer à résider dans la zone de conservation du Ngorongoro s’ils cédaient des terres pour que soit établi le parc national du Serengeti. Ces engagements historiques envers les peuples autochtones doivent être honorés et leurs droits humains pleinement respectés » Leur intervention marque un tournant : elle reconnaît explicitement que les expulsions actuelles ne sont pas seulement contestables sur le plan moral, mais potentiellement contraires aux engagements historiques et aux droits fondamentaux.



©Pixabay


◆ Pressions multiples
La zone de conservation du Ngorongoro est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO mais cet organisme international, censé protéger à la fois la nature et les populations locales, est aujourd’hui dénoncé comme un instrument de dépossession. Les autorités tanzaniennes justifient les expulsions par la nécessité de protéger la biodiversité. Dans les faits, cette logique se traduit par une pression croissante sur les communautés massaï : restrictions de déplacement, violences rapportées, arrestations arbitraires et réduction des services essentiels. Deux commissions gouvernementales ont récemment validé l’extension des déplacements, en s’appuyant explicitement sur le statut du site.


©Pixabay



Une exclusion dénoncée comme systémique
Pour la Maasai International Solidarity Alliance, le problème dépasse la seule politique tanzanienne. Il touche au cœur du système international de conservation. « Le statut de patrimoine mondial est utilisé contre nous, sans nous. Nous ne sommes considérés ni comme les titulaires légitimes ni comme les titulaires principaux des droits sur le Ngorongoro. À leurs yeux, le Ngorongoro appartient aux touristes, aux conservationnistes et au monde entier ». Derrière cette déclaration, une accusation forte : celle d’un modèle de conservation qui considère les peuples autochtones comme des obstacles, et non comme des acteurs légitimes de la protection des territoires. Des organisations comme Survival International dénoncent la responsabilité des institutions internationales : « L’UNESCO est le partenaire caché du gouvernement tanzanien dans les expulsions illégales des peuples autochtones du Ngorongoro ».


La conservation contre les peuples
Le cas des Massaï n’est pas isolé. À travers le monde, des politiques de conservation ont souvent conduit à l’expulsion de communautés autochtones au nom de la protection de la nature. Pourtant, de nombreuses études montrent aujourd’hui que les territoires gérés par des peuples autochtones figurent parmi les mieux préservés sur le plan écologique. Leur exclusion repose donc moins sur une nécessité environnementale que sur un modèle hérité d’une vision coloniale de la nature, séparant artificiellement l’humain de son environnement.


Les expulsions des Massaï du Ngorongoro révèlent une contradiction profonde : celle d’un système de conservation qui prétend protéger la nature tout en effaçant ceux qui la protègent depuis des générations. Alors que les Nations unies appellent au respect des engagements historiques et des droits humains, la responsabilité de l’Unesco et des institutions internationales est désormais directement questionnée. Au-delà de la Tanzanie, c’est l’ensemble du modèle mondial de conservation qui se trouve confronté à une exigence de justice : il est évident que protéger la nature ne peut plus se faire contre les peuples qui y vivent !


Jessica Baucher avec Survival International


* Crédit photo en tête d’article ©Pixabay

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