Joueur_du_tambour_parleur_Ebrié. Copyright Durand ndri_Wiki Commons

Le tambour parleur remis à la Côte d’Ivoire par la France, 110 ans après sa spoliation

Plus d’un siècle après avoir quitté son territoire d’origine dans des circonstances liées à la conquête coloniale, le tambour parleur Djidji Ayôkwé de l’ethnie Ebrié (Atchan) a officiellement été remis à la Côte d’Ivoire par la France le 20 février dernier. Le geste, hautement symbolique, s’inscrit dans le mouvement de restitutions amorcé ces dernières années entre Paris et plusieurs États africains.



Un objet confisqué en 1916
Selon les archives, l’instrument aurait été saisi en 1916 dans la région d’Abidjan, alors sous administration coloniale française. Conservé ensuite dans les collections publiques françaises, notamment au musée du Quai Branly-Jacques Chirac, le tambour est longtemps resté exposé comme pièce ethnographique, détaché de son usage et de sa communauté d’origine.

Pour les Ebrié (les Ébrié se désignent eux-mêmes comme Atchan), – peuple lagunaire du sud ivoirien proche d’Abidjan – le tambour parleur n’est pas un simple instrument de musique. C’est un outil de communication codée, capable d’imiter les inflexions de la langue tonale et de transmettre des messages à distance : annonces officielles, convocations, rituels, hommages aux ancêtres. Ce précieux tambour à fente a été taillé dans un seul tronc d’arbre. Il est richement décoré, long de 3 mètres et pèse 430 kg. Sa confiscation avait privé la communauté d’un symbole d’autorité et de cohésion.



Une restitution inscrite dans une dynamique politique

La remise de l’objet intervient dans le sillage du rapport commandé en 2018 par le président Emmanuel Macron sur la restitution du patrimoine africain. En 2021, Emmanuel Macron avait pris l’engagement de restituer l’objet, avant que le Parlement ne donne son feu vert en 2025. Ce document, piloté par l’économiste sénégalais Felwine Sarr et l’historienne de l’art Bénédicte Savoy, préconisait le retour des œuvres acquises dans un contexte de violence ou de domination coloniale.

Depuis, plusieurs restitutions ont été actées : le retour des 26 trésors d’Abomey au Bénin et du sabre d’El Hadj Omar au Sénégal. La Côte d’Ivoire rejoint ainsi les pays bénéficiaires de ce processus encore partiel dans l’histoire des relations culturelles franco-africaines.



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Entre réparation symbolique et enjeux diplomatiques
Pour les autorités ivoiriennes, ce retour constitue « un acte de justice historique ». À Abidjan, la cérémonie officielle a mis en avant la portée mémorielle de l’événement : il ne s’agit pas seulement de récupérer un objet, mais de restaurer un pan de l’histoire nationale. « La Côte d’Ivoire entière est prête à l’accueillir », a commenté Françoise Remarck, ministre ivoirienne de la Culture au cours d’une cérémonie au musée du quai Branly-Jacques Chirac« Cela fait 110 ans que le tambour parleur a quitté les siens. Il va enfin retrouver sa terre », s’est-elle félicitée.
Notons que ce tambour parleur est le premier objet d’une liste de 148 œuvres dont la Côte d’Ivoire demande la restitution à la France et à d’autres pays.

Côté français, le discours insiste sur une « coopération patrimoniale renouvelée » et sur la nécessité de bâtir des partenariats scientifiques, incluant formation, conservation et circulation des œuvres.
Les débats restent toutefois vifs dans le monde muséal européen. Certains conservateurs redoutent un effet domino susceptible de vider les collections publiques ; d’autres estiment au contraire que ces restitutions ouvrent la voie à une redéfinition éthique du rôle des musées.



Un retour au-delà du symbole
Au sein de la communauté Ébrié, le tambour devrait retrouver une place à la fois culturelle et pédagogique. Des discussions sont en cours pour déterminer s’il sera exposé dans un musée national à Abidjan ou conservé plus près de son territoire d’origine.

Au-delà de l’objet lui-même, cette restitution relance une question plus vaste : comment écrire une histoire partagée lorsque les traces matérielles de cette histoire ont été déplacées ? Cent dix ans après son départ forcé, le tambour parleur revient chargé d’une mémoire qui dépasse largement son bois sculpté et sa peau tendue, celle d’un passé colonial dont les échos continuent de résonner entre l’Europe et l’Afrique.



Brigitte Postel


+ Crédit photo en-tête d’article : Joueur_du_tambour_parleur_Ebrié. Copyright Durand ndri_Wiki Commons.jpg



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