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Une autre histoire du colonialisme ?



Depuis le 25 novembre 2025 et jusqu’au 3 mai 2026, le château de Versailles est devenu le lieu d’un dialogue historique inédit. En 1725, la cour de Louis XV accueillait des chefs amérindiens de la vallée du Mississippi, reçus en France comme de véritables ambassadeurs. À travers objets, archives et voix contemporaines, l’exposition proposée par le château de Versailles et le musée du quai Branly – Jacques Chirac revisite cet épisode méconnu de l’histoire transatlantique, révélant une alliance fondée sur la reconnaissance, l’échange et le respect mutuel.



◆ Entre diplomatie, histoire partagée et mémoires vivantes
En 1725, un événement diplomatique hors du commun se déroule à la cour de France : quatre chefs amérindiens et une jeune femme issue des nations de la vallée du Mississippi sont reçus par le roi Louis XV. Trois siècles plus tard, le château de Versailles et le musée du quai Branly – Jacques Chirac consacrent une exposition majeure à cette rencontre fondatrice, révélatrice des relations complexes et souvent méconnues entre la France et les nations autochtones d’Amérique du Nord au XVIIIe siècle. Présentée dans l’appartement de la Dauphine, l’exposition 1725. Des alliés amérindiens à la cour de Louis XV revient sur ce voyage diplomatique exceptionnel et sur les alliances politiques, culturelles et symboliques qui l’ont rendu possible.





Louis XV, roi de France (1710 – 1774), d’après Jean-Baptiste Van Loo, huile sur toile, vers 1721 © Château de Versailles, Dist. RMN © Jean-Marc Manaï



 Une alliance diplomatique
Au début du XVIIIe siècle, la vallée du Mississippi est un territoire structuré par de puissantes sociétés amérindiennes. Loin des clichés coloniaux, ces nations, notamment Oto, Osage, Missouri, Illinois, disposent d’organisations sociales hiérarchisées, guerrières et spirituelles. Le prestige des chefs s’y exprime par des objets de pouvoir, comme les coiffes de plumes, dont l’exposition présente probablement la plus ancienne connue à ce jour. Des cartes contemporaines et des documents ancien rappellent que ces peuples sont déjà engagés dans des relations diplomatiques avec la France depuis la Grande Paix de Montréal de 1701, traité fondateur d’une première alliance. Leur mode de vie, alternant agriculture et chasse au rythme des saisons, s’inscrit dans un rapport au vivant profondément spirituel. Les nations amérindiennes entretiennent des relations sociales avec des entités non humaines, telles que les oiseaux-tonnerres, esprits puissants fréquemment représentés sur les peaux offertes aux Français lors d’échanges diplomatiques.




◆ Un voyage inédit vers la cour de France
En 1724, la Compagnie des Indes initie un geste sans précédent : inviter des chefs autochtones à rencontrer le roi de France. Étienne Véniard de Bourgmont sollicite plusieurs nations, dont les réponses sont consignées dans de précieuses lettres diplomatiques, parfois traduites par des missionnaires jésuites comme Nicolas-Ignace de Beaubois. Malgré un naufrage empêchant certaines délégations de partir, quatre chefs et la fille d’un chef Missouri embarquent au printemps 1725 pour la France. Dès leur départ, ils sont considérés comme de véritables ambassadeurs. Leur arrivée marque le début d’un parcours diplomatique soigneusement orchestré entre Paris, Versailles et Fontainebleau. Le Mercure de France relate avec précision leurs audiences officielles, leurs rencontres avec les princes du sang et leurs visites des résidences royales. Le moment le plus solennel a lieu le 25 novembre 1725 à Fontainebleau, lorsque Louis XV reçoit les chefs en audience. Harangues, gestes protocolaires et échanges de présents témoignent alors d’un respect mutuel entre les deux mondes.


Objets métissés et diplomatie partagée
Avec la création de la colonie de Louisiane, les liens entre la France et ses alliés autochtones se renforcent, donnant naissance à un dialogue culturel fécond. L’exposition met en lumière des objets métissés, témoins de cette diplomatie partagée : casse-têtes ornés de fleurs de lys, colliers de perles importées, couteaux européens intégrés à des fourreaux amérindiens. En clôture du parcours de l’exposition, une médiation sonore donne la parole aux membres autochtones du conseil scientifique de l’exposition. Ils évoquent la mémoire vivante de cette alliance et son écho dans les relations contemporaines entre la France et leurs nations. Cette approche collaborative, développée dans le cadre du projet de recherche CRoyAN – Collections royales d’Amérique du Nord, souligne la volonté de construire une histoire partagée, fondée sur le dialogue et la reconnaissance mutuelle.


Déplacer le regard colonial
L’exposition aborde le colonialisme non comme un récit univoque de domination, mais comme un espace de relations et de négociations. En présentant les chefs amérindiens de 1725 comme de véritables acteurs diplomatiques, elle rompt avec une vision longtemps héritée de l’exotisation et de la marginalisation des peuples autochtones.

Sans occulter le contexte colonial, le parcours choisit de se concentrer sur un moment d’alliance et de reconnaissance mutuelle. Ce cadrage, assumé, invite à complexifier l’histoire plutôt qu’à la simplifier, et s’inscrit dans une démarche contemporaine de décolonisation des regards, renforcée par la participation active des nations amérindiennes au projet scientifique.


En choisissant de mettre en lumière un moment d’alliance diplomatique entre la France et les nations amérindiennes, l’exposition propose un récit volontairement décentré par rapport aux narrations coloniales classiques. Elle tente de montrer que les peuples autochtones furent des acteurs politiques conscients, capables de négocier, de refuser et de composer avec les puissances européennes. Cependant, cette lecture soulève aussi une question essentielle : dans quelle mesure ce moment d’équilibre diplomatique fut-il durable, et pour qui ? L’exposition montre ce que le colonialisme pourrait avoir parfois permis : le dialogue, l’échange, la reconnaissance, mais laisse en arrière-plan ce qu’il a ensuite produit : l’asymétrie croissante des pouvoirs, la dépossession des territoires et l’effritement progressif des alliances…


Jessica Baucher




Informations pratiques
du 25 novembre 2025 au 3 mai 2026
Château de Versailles, appartement de la Dauphine

L’exposition s’accompagne d’un catalogue, d’un podcast immersif, d’ateliers scolaires philosophiques et de médiations littéraires proposées par les étudiants de l’École normale supérieure lors des Nuits de la Lecture, le 24 janvier 2026.





* Crédit photo en tête d’article: @Musée du Quai Branly – Jacques Chirac / Château de Versailles

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