Au nord-ouest de la Namibie, malgré trois décennies d’opposition des communautés himbas et tjimbas, le projet d’un barrage hydroélectrique sur le fleuve Kunene est toujours d’actualité. Les gouvernements namibien et angolais prévoient que la construction débute en 2028. Les représentants himbas et tjimbas ont lancé une pétition déjà soutenue par plus de 2 000 membres des communautés.
La construction d’un barrage hydroélectrique sur le Kunene, fleuve frontière entre la Namibie et l’Angola, est un vieux projet qui date du début du xxe siècle, au moment de la colonisation allemande. Après l’indépendance, en 1990, la jeune Namibie, qui souhaitait s’affranchir de la domination sud-africaine et s’émanciper sur le plan énergétique, a ressorti le projet du tiroir.
Le projet initial devait inonder 218 km2 des meilleures terres de pâturage, mais aussi submerger le magnifique site des chutes d’Epupa et détruire la végétation riveraine sur plus de 60 kilomètres en amont. Les Himbas, aidés par quelques ONG, se sont alors massivement mobilisés contre le projet (sitting devant le Parlement à Windhoek, tournée internationale…). La Banque Mondiale, qui avait annoncé en financer une partie, s’est désengagée et le projet a finalement été abandonné.
Les Himbas n’ont malheureusement pas savouré longtemps cette victoire. En 2008 apparaît le projet Baynes, un des plus hauts barrages en béton du continent africain : 200 mètres de hauteur, 1 025 mètres de longueur. Du nom des montagnes qui l’entourent, il se situera, s’il est réalisé, à Orokawe, 48 kilomètres en aval des chutes d’Epupa – chutes qui seront alors préservées – et inondera « seulement » 57 km2.

Les pro-barrages arguent que 57 Km2, c’est beaucoup moins que les 218 Km2 du premier projet et que les conséquences écologiques seront donc moins importantes. Mais c’est oublier qu’un barrage n’est pas qu’un lac de retenue, ce sont aussi des routes, des dizaines de camions quotidiens, et, dans ce cas précis, un minimum de 3 000 travailleurs pendant au moins 6 ans, avec toutes les répercussions que cela implique, comme la surexploitation des ressources dans un environnement déjà fragile (déforestation, surpâturage…) et la fragilisation, voire la disparition des structures traditionnelles. À terme, il y a toutes les chances pour que les bouleversements engendrés par un tel afflux de population mettent à mal le système économique actuel fondé sur l’élevage, ainsi que la cohésion sociale. De plus, pour réaliser le mur en béton de 200 mètres, il faudra du sable, sujet que n’aborde à aucun moment les études de faisabilité. Chez les constructeurs namibiens court la rumeur que ce sable sera extrait du lit de la rivière Omuhonga, une rivière intermittente qui traverse la région du même nom, la plus peuplée de toutes les régions occupées par les Himbas, située à une heure trente du lieu du futur barrage. Imaginons un instant que cette funeste prédiction devienne réalité : tous les jours pendant un minimum de six ans des camions traversent la vallée – des campements tous les deux cents mètres et des troupeaux de bovins et caprins qui paissent et évoluent en toute liberté – pour creuser et ponctionner le lit de la rivière. Or c’est le sable qui retient l’eau. Plus de sable, plus d’eau dans les nappes phréatiques. A terme, la région devient inhabitable, pour les humains comme pour les animaux.

Ce futur barrage inonderait également 43 sites archéologiques, dont 65 % d’origine himba parmi lesquels des tombes de la plus haute importance, et impacterait la population des tortues vertes de mer, espèce déjà en danger, qui se reproduisent à l’embouchure du fleuve.
Un désastre écologique et humain en perspective, qui s’inscrit contre l’avis de nombreux scientifiques qui estiment que ce barrage est voué à l’échec car le débit du fleuve ne lui permettra jamais de fonctionner comme prévu.
Un projet auquel s’oppose une partie importante des communautés nomades de la région qui affirment n’avoir jamais donné leur consentement libre, préalable et éclairé et mettent en cause la légitimité du processus de consultation qu’elles jugent insuffisant, peu transparent et non inclusif, et qui marginalise les voix dissidentes.
« Le gouverneur déclare à la radio nationale OshiHerero NBC que tous les membres de la communauté sont en faveur du barrage, mais c’est faux, il ignore notre pétition, notre demande d’un droit de réponse, et nous refuse le droit de faire part de nos préoccupations au sujet du projet Baynes. Le bureau du gouverneur est maintenant devenu une source d’intimidation pour nous“, a récemment déclaré le conseiller principal Motjinduika Mutambo, de l’Autorité traditionnelle Ombuka-Kapika. Les membres des communautés se rappellent également toutes les fois où des réunions qu’ils avaient organisées pour discuter du projet ont été perturbées par la police qui les a obligés à se disperser, sous prétexte que ces rassemblements seraient illégaux. Plusieurs d’entre eux clament qu’ils ne laisseront jamais se barrage se construire, qu’ils se battront jusqu’à la mort. A ceux qui les accusent d’être hostiles au développement et au progrès, Motjinduika Mutambo répond : « Nous ne connaissons qu’une sorte de développement, celui qui respecte notre mode de vie. Mais ce barrage ne va pas respecter la vie ».
Pour soutenir les communautés himbas et tjimbas du bassin du fleuve Kunene :
https://docs.google.com/forms/d/1OVuDJ39Mn2wHD1MBVsrOE2keNF7sdmPVUDqZilfFwdY/viewform?edit_requested=true
Solenn Bardet pour Natives
Solenn Bardet, géographe, ethnographe, écrivaine et documentariste, travaille avec les Himbas depuis 1993. Elle a réalisé sa thèse de Master, en 1996, sur les conséquences et représentations autour du projet du barrage d’Epupa.
image en tête d’article : © Solenn Bardet



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