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Yakoutes : survivre et s’adapter dans l’extrême nord sibérien

Une nouvelle étude génétique et archéologique, parue dans Nature en janvier, révèle que, malgré la colonisation russe, le patrimoine biologique des Yakoutes, et même leur microbiome buccal, sont restés étonnamment stables. Et que les pratiques chamaniques ont longtemps survécu à la colonisation russe et chrétienne.



Les Yakoutes sont le plus grand peuple autochtone de Yakoutie. Ils vivent dans le nordest de la Sibérie et comptent une population d’environ un demi-million d’individus. C’est l’un des endroits les plus froids de la planète, où l’hiver les températures peuvent descendre en dessous de -60 °C et les fluctuations thermiques annuelles dépasser 100 °C. La glace et le pergélisol racontent peu à peu leur histoire : des siècles d’adaptations culturelles dans un environnement extrême où l’élevage de chevaux et de bovins fournissait transport, nourriture, vêtements et lait fermenté. Les Yakoutes ont aussi longtemps pratiqué le chamanisme, communiquant avec les esprits pour guider et protéger leurs communautés.



◆ Changements induits par la conquête russe

Tout change en 1632, lorsque l’Empire russe commence sa conquête, suivie par le développement du commerce chinois à la fin du XVIIᵉ siècle. Le négoce de la fourrure, l’introduction du tabac, de la vodka et des céréales riches en glucides, ainsi que les maladies importées (variole, tuberculose, coqueluche) bouleversent radicalement la société yakoute. Les clans patrilocaux voient leurs rapports de pouvoir transformés, et le christianisme commence à se diffuser parmi des populations jusque-là animistes.
Entre 1500 et 1922, quatre grandes étapes marquent l’évolution de la société yakoute :  la période traditionnelle, « l’âge d’or » des clans commerçant de la fourrure, l’intensification de l’influence russe sur la religion et, enfin, les campagnes de conversion chrétienne d’une population animiste avec des pratiques chamaniques. Malgré ces bouleversements, la culture, les pratiques et la résilience des Yakoutes continuent de se lire dans les objets, les rites et même leur génome, un témoignage vivant de leur histoire dans l’un des environnements les plus inhospitaliers de la Terre.



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Reconstituer 500 ans d’histoire
Pour comprendre ces millénaires de vie dans le grand froid et étudier avec précision les conséquences biologiques, médicales et sociales d’une transition majeure de mode de vie par suite de leur « rencontre » avec la Russie, des scientifiques (français et russes) ont « analysé une collection complète de 122 individus » couvrant les quatre étapes de l’évolution de la société yakoute, avec un focus principal sur la période 1500–1922. Les fouilles archéologiques ont mis au jour des squelettes et artefacts remarquablement conservés dans le pergélisol, révélant la richesse culturelle des Yakoutes : textiles, objets rituels, coupes en bois, tout est resté exceptionnellement préservé. Les études ont généré des données étendues d’ADN ancien afin d’éclairer les changements contemporains de la diversité génomique yakoute et de leurs microbiomes buccaux. 



Un lien initial étroit entre les Iakoutes et le lac Baïkal
« Nous avons découvert que les Yakoutes descendent de populations locales qui auraient habité dans la région depuis l’âge de fer (-1200 av. J.-C. jusqu’à -550 av. J.-C.) et fusionné avec des groupes du TransBaïkal migrés lors de l’expansion du Grand Empire Mongol (débutée au XIIIe siècle). Malgré la conquête russe, le pool génétique yakoute et les microbiomes buccaux sont restés globalement stables, bien que des souches de variole distinctes de celles documentées en Europe vers 1650 aient circulé », révèlent les auteurs de l’étude. Cette fusion a donné naissance à un peuple à la fois génétiquement stable et culturellement hybride, enraciné dans sa terre tout en intégrant de nouvelles influences.


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Résistance génétique et culturelle exceptionnelle
En dépit de l’exposition à de nouvelles maladies et à des aliments jusqu’alors inconnus (orge, seigle), les analyses dentaires des corps exhumés ne montrent pas de changement majeur sur le microbiome buccal des Yakoutes. « Malgré l’arrivée des Russes et l’introduction de nouveaux aliments, le microbiome buccal des Yakoutes est resté stable pendant quatre siècles, témoignant de la résilience biologique et culturelle de cette population », révèlent les chercheurs.

Par ailleurs, malgré la colonisation russe, le chamanisme a perduré. Les scientifiques font état de plusieurs cadavres portant des marques de rites ou des objets de culte, sans pour autant être issus de la même famille génétique. « Le chamanisme n’était pas lié à des individus génétiquement proches ce qui indique que la pratique n’était pas confinée à un seul clan familial », écrivent-ils. Les pratiques chamaniques apparaissent chez différents individus, indépendamment de leur lien génétique, montrant une transmission culturelle plus que familiale.

Le corps d’une femme, enterrée avec des objets de culte très anciens, prouve d’ailleurs la résistance culturelle et spirituelle de certains groupes yakoutes face à la christianisation et aux transformations sociales apportées par les colons. « Décédée au moment où le christianisme commençait à s’implanter chez les Yakoutes, elle peut être vue comme l’incarnation des efforts d’un clan pour préserver ses traditions culturelles et spirituelles. »

En mêlant archéologie, génétique et étude du microbiome buccal, cette étude offre un portrait complet des Yakoutes : un peuple enraciné, résilient, capable de préserver ses pratiques ancestrales et sa cohésion sociale malgré les pressions extérieures.



Brigitte Postel








+ Crédit photo en-tête d’article : @Pixabay



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