La 25e session de l’Instance permanente des Nations Unies sur les questions autochtones (UNPFII) s’est ouverte le 21 avril au siège de l’ONU à New York par une allocution traditionnelle du chef Onondaga Tadodaho Sid Hill. Fidèle aux protocoles diplomatiques autochtones, son intervention a posé un cadre spirituel et politique aux discussions à venir.
« Quel que soit le nombre de personnes réunies ici, nous sommes tous issus d’un même esprit, et nous nous saluons avec paix et contentement mutuel », a-t-il déclaré, appelant les participants à dépasser les divisions pour trouver un terrain d’entente.
Cette entrée en matière n’est pas anodine : elle rappelle que, pour de nombreux peuples autochtones, les enjeux politiques ne peuvent être dissociés d’une vision du monde fondée sur l’interconnexion entre les êtres humains, la nature et le spirituel.
◆ Une mobilisation internationale autour de la santé
Plus de 1 000 participants, représentants de peuples autochtones, États membres, ONG et agences onusiennes, prennent part à cette session anniversaire, consacrée à un thème central : l’accès aux soins de santé, y compris en contexte de conflit.
Depuis sa création en 2000, l’UNPFII s’est imposée comme une plateforme essentielle du multilatéralisme, donnant une visibilité internationale aux revendications autochtones. Elle place « les préoccupations des peuples autochtones au cœur du débat international », en abordant des sujets aussi variés que l’éducation, la culture, l’environnement ou les droits humains. Mais cette année, la santé s’impose comme une urgence, dans un contexte marqué par les crises sanitaires, les conflits armés et les effets persistants des inégalités structurelles.
◆ « Décoloniser » la santé : une remise en cause des modèles dominants
Au cœur des débats, une notion s’impose : la nécessité de « décoloniser » la santé. Derrière cette formule, les représentants autochtones dénoncent des systèmes de soins largement construits sur des modèles occidentaux, souvent déconnectés de leurs réalités culturelles et territoriales. Pour eux, la santé ne se réduit pas à l’absence de maladie ni à une approche strictement biomédicale. Elle englobe des dimensions collectives, spirituelles et environnementales. Cette vision holistique, encore marginalisée dans de nombreux systèmes de santé, est pourtant au fondement des pratiques traditionnelles autochtones.
Les intervenants soulignent que les inégalités d’accès aux soins restent massives à l’échelle mondiale. Elles sont aggravées par les déplacements forcés, la dépossession des terres et les héritages du colonialisme, qui continuent de structurer les politiques publiques dans de nombreux pays.

◆ Des peuples en première ligne face aux crises
Dans ce contexte, le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a rappelé le rôle crucial des peuples autochtones dans les équilibres globaux. « De l’Amazonie à l’Australie, et de l’Afrique à l’Arctique, vous êtes les grands gardiens de la nature, une bibliothèque vivante de la conservation de la biodiversité et des champions de l’action climatique », a-t-il déclaré lors de la cérémonie d’ouverture, soulignant leur contribution essentielle à la préservation des écosystèmes. Ce rôle est d’autant plus stratégique que les crises climatiques, sanitaires et géopolitiques s’intensifient. Les territoires autochtones concentrent une part importante de la biodiversité mondiale, tout en étant parmi les plus exposés aux effets du changement climatique.
Pour de nombreux experts présents au forum, les savoirs autochtones ne doivent plus être considérés comme périphériques, mais comme des ressources indispensables pour repenser les modèles de développement et de santé.
◆ Santé, conflits et marginalisation persistante
Les discussions ont également mis en lumière les conséquences spécifiques des conflits armés sur les peuples autochtones. Souvent situées dans des zones isolées ou riches en ressources, leurs communautés sont particulièrement vulnérables aux violences, aux déplacements et à la destruction des infrastructures de santé. Malgré cela, elles restent largement exclues des processus de décision, qu’il s’agisse des politiques de santé ou des négociations de paix.
Aluki Kotierk, cheffe inuite du Canada et ancienne présidente du Nunavut Tunngavik (instance représentative), qui présidait l’ouverture de la session, a illustré les problèmes auxquels ces peuples sont confrontés. « Partout dans le monde, les peuples autochtones connaissent une espérance de vie plus courte, une plus grande vulnérabilité aux maladies chroniques et des taux de suicide alarmants, a-t-elle souligné. La dégradation des terres, des territoires et des eaux des peuples autochtones contribue directement à ces mauvais résultats sanitaires » ; les communautés signalant notamment des problèmes de contamination au mercure et les impacts du changement climatique. Les participants ont ainsi appelé à une reconnaissance pleine et entière de leurs droits, ainsi qu’à une intégration systématique de leurs perspectives dans les réponses humanitaires et sanitaires.

◆ Une voix autochtone qui s’affirme
Vingt-cinq ans après sa création, l’Instance permanente s’affirme comme un espace unique où les peuples autochtones peuvent dialoguer directement avec les États et les institutions internationales. Cette session marque une étape importante : au-delà de la reconnaissance, c’est désormais une transformation des cadres de pensée qui est revendiquée. « Décoloniser » la santé apparaît ainsi comme un mot d’ordre emblématique d’un mouvement plus large visant à rééquilibrer les rapports de savoir et de pouvoir à l’échelle mondiale.
À travers ces discussions, une idée s’impose progressivement : les réponses aux crises contemporaines ne pourront être pleinement efficaces sans une prise en compte réelle des visions du monde et des savoirs des peuples autochtones.
Brigitte Postel
* Pour aller plus loin
+ Crédit photo en-tête d’article : @Pixabay



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