Mashco Piro : le droit de rester à l’écart du monde

Au cœur de l’Amazonie péruvienne vivent les Mashco Piro, l’un des plus importants peuples autochtones en situation d’isolement volontaire. Leur territoire est pourtant grignoté par l’exploitation forestière et les activités extractives. Les 24 et 25 septembre 2026, leur sort s’est invité devant la Cour interaméricaine des droits de l’homme. Derrière cette affaire se pose une question essentielle : comment protéger un peuple dont le choix est précisément de ne pas entrer en contact avec notre monde ?


◆ Un peuple qui a choisi l’isolement
Les Mashco Piro vivent principalement dans les forêts de Madre de Dios, dans le sud-est du Pérou, à proximité de la frontière brésilienne. Ils sont considérés comme l’un des plus importants peuples autochtones vivant encore en isolement volontaire. Leur langue appartient à la famille arawak et présente des liens avec celle des Yine, un autre peuple autochtone de la région aujourd’hui en contact régulier avec la société péruvienne. Ils vivent notamment de chasse et de collecte et se déplacent sur de vastes territoires forestiers au gré des saisons et des ressources disponibles. Les Mashco Piro comptent parmi les peuples autochtones d’Amazonie qui maintiennent volontairement leurs distances avec la société environnante. On sait peu de choses de leur vie quotidienne, et c’est précisément ainsi qu’il doit en être. Chercher à les approcher reviendrait à mettre en péril ce que l’on prétend vouloir connaître et protéger. 
Le terme d’« isolement volontaire » peut d’ailleurs être trompeur. L’isolement n’est pas nécessairement le résultat d’un mode de vie demeuré intact depuis des millénaires. Pour certains peuples amazoniens, il constitue aussi une réponse à une histoire violente, marquée par les massacres, l’esclavage et les épidémies provoqués par l’arrivée des exploitants du caoutchouc et d’autres acteurs extérieurs dans leurs territoires.




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◆ Une autre menace progresse : celle de la réduction de leur espace vital
Le territoire parcouru par les Mashco Piro dépasse largement les limites des espaces officiellement protégés. Une réserve territoriale d’environ 830 000 hectares a bien été créée en 2002 en faveur des peuples vivant en isolement dans la région de Madre de Dios. Mais des activités économiques existent à proximité ou dans des zones utilisées par ces populations, notamment des concessions forestières et des exploitations minières. Pour un peuple nomade ou semi-nomade vivant directement des ressources de la forêt, une frontière tracée sur une carte administrative ne correspond pas nécessairement à la réalité de son territoire.
L’ouverture de pistes, l’abattage des arbres et la présence croissante d’acteurs extérieurs peuvent repousser les groupes isolés vers des espaces toujours plus réduits et multiplier les rencontres avec les populations voisines. Ces contacts constituent en eux-mêmes un danger. Les peuples demeurés longtemps isolés sont particulièrement vulnérables aux agents infectieux venus de l’extérieur. 


◆ Les Yine, voisins et protecteurs
Dans cette histoire, les Yine occupent une place singulière. Ils entretiennent avec les Mashco Piro une proximité linguistique et culturelle, tout en ayant fait le choix du contact avec le reste de la société péruvienne. Dans certaines communautés, les habitants voient occasionnellement apparaître des Mashco Piro à proximité des villages ou sur les berges des rivières. Selon Survival International, certains Yine ont adopté une attitude destinée à éviter autant que possible les confrontations et les rencontres. Certaines parcelles peuvent ainsi être laissées accessibles afin que les Mashco Piro puissent prendre du manioc ou des bananes sans devoir pénétrer dans le village. Une forme de voisinage et de protection à distance s’est ainsi instaurée. Cette position donne une force particulière au témoignage de la dirigeante Yine de la communauté de Monte Salvado. Devant la Cour interaméricaine, en septembre 2026, elle a rappelé les conséquences de la disparition progressive des peuples de la forêt : « Beaucoup de nos frères et sœurs ont déjà disparu et nous ne voulons pas que les Mashco Piro connaissent le même sort. »


◆ Une audience historique
Les 24 et 25 septembre 2026, la situation des Mashco Piro, mais également des Yora et des Amahuaca, est arrivée devant la Cour interaméricaine des droits de l’homme, réunie à Montevideo. L’affaire constitue une étape majeure dans un combat engagé depuis des décennies par les organisations autochtones. Dès 2007, la Commission interaméricaine des droits de l’homme avait demandé au Pérou de prendre des mesures pour protéger la vie et l’intégrité des peuples Mashco Piro, Yora et Amahuaca vivant en isolement volontaire.
En 2022, la Commission a conclu que l’État péruvien avait manqué à plusieurs de ses obligations concernant notamment leurs droits territoriaux et leur protection. Faute d’avancées jugées suffisantes, elle a porté l’affaire devant la Cour interaméricaine en novembre 2024.

À Montevideo, les représentants autochtones ont demandé que leurs territoires soient réellement protégés contre les activités susceptibles de menacer leur existence. « Le gouvernement n’agit pas pour garantir les droits de ces peuples », a déclaré Julio Cusurichi, représentant de la Fédération autochtone du fleuve Madre de Dios et de ses affluents (FENAMAD).


◆ Le droit de dire non
Au-delà du cas péruvien, le jugement à venir pourrait avoir une portée importante pour les peuples en situation d’isolement du continent sud-américain. Car l’affaire pose une question inhabituelle à nos sociétés : peut-on reconnaître juridiquement le droit d’un peuple à refuser le contact ? Pour les défenseurs des peuples isolés, ce droit implique bien davantage que l’interdiction de pénétrer dans leurs villages. Il suppose de protéger l’ensemble du territoire dont ils ont besoin pour chasser, pêcher, récolter, se déplacer et transmettre leur mode de vie. Cela suppose également de ne pas décider à leur place que les ressources situées sous leurs pieds ou les arbres de leur forêt peuvent être exploités au nom d’un intérêt économique supérieur.

La législation péruvienne prévoit la protection des réserves destinées aux peuples isolés, tout en permettant, sous certaines conditions, l’exploitation de ressources naturelles lorsque celle-ci est considérée comme relevant d’une « nécessité publique ». Or, la Commission interaméricaine estime que cette disposition n’offre pas une protection suffisante (Voir OAS). C’est précisément l’une des contradictions pointées dans le dossier porté devant le système interaméricain.

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◆ Protéger sans approcher
Les Mashco Piro ne demandent pas à entrer dans notre monde. Ils ne manifestent pas davantage le désir que l’on vienne les observer. Leur situation oblige ainsi à renverser notre manière habituelle de concevoir la protection des peuples autochtones. Ici, sauvegarder une culture ne consiste ni à la documenter davantage, ni à favoriser son intégration, ni même à aller à sa rencontre. Cela consiste d’abord à lui laisser suffisamment d’espace pour continuer à exister.

Après les audiences de septembre, les différentes parties ont jusqu’au 26 octobre 2026 pour transmettre leurs observations finales écrites à la Cour interaméricaine. Les juges devront ensuite rendre leur décision.
Au fond de la forêt amazonienne, les Mashco Piro continueront probablement d’ignorer ces débats conduits en leur nom. Et c’est peut-être là tout le paradoxe de cette affaire : demander à notre droit de protéger la liberté de ceux qui ont choisi de vivre en dehors de notre monde.


Sources :

Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH), Case of Mashco Piro, Yora and Amahuaca Indigenous Peoples in Voluntary Isolation, Peru, communiqué du 19 décembre 2024

Cour interaméricaine des droits de l’homme, audiences publiques, 24 et 25 septembre 2026, Montevideo

Associated Press, compte rendu de l’audience devant la Cour interaméricaine, septembre 2026

FENAMAD – Federación Nativa del Río Madre de Dios y Afluentes, documentation et actions en faveur des peuples en isolement de Madre de Dios. Survival International, dossier consacré aux Mashco Piro et aux peuples autochtones non contactés du Pérou. Survival International – présentation des Mashco Piro.

Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, communications des rapporteurs spéciaux concernant les peuples autochtones en situation d’isolement au Pérou.



Brigitte Postel



image en tête d’article : © Pixabay

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