Après trois décennies de déplacements forcés et de batailles judiciaires, les San du Botswana entrevoient la possibilité de retourner vivre sur leurs terres ancestrales, au cœur du désert du Kalahari. Le gouvernement a approuvé, en septembre 2026, une feuille de route prévoyant la restitution de droits fonciers aux communautés autochtones et leur participation à la gestion d’une vaste réserve naturelle. Une décision porteuse d’espoir pour ce peuple longtemps marginalisé, mais dont la concrétisation reste suspendue à d’importantes réformes juridiques.
◆ Une terre confisquée au nom de la conservation
Au cœur du Botswana, la réserve de chasse du Kalahari central (Central Kalahari Game Reserve) s’étend sur un territoire où les ancêtres des San ont vécu pendant des générations. Créée en 1961, elle devait à la fois protéger la faune sauvage et permettre aux populations autochtones de préserver leur mode de vie traditionnel. Pourtant, quelques décennies plus tard, ces mêmes habitants allaient être considérés comme indésirables.
À partir de 1997, les autorités botswanaises entreprennent de déplacer les communautés san vers des villages situés à l’extérieur de la réserve. Elles invoquent notamment la protection de la biodiversité et les difficultés d’approvisionnement en eau, de scolarisation et d’accès aux soins dans cette région isolée. En 2002, la suppression de services essentiels précipite de nouveaux départs. Pour ces populations, dont le mode de vie est lié à la chasse, à la cueillette et à une connaissance approfondie de leur environnement, l’exil bouleverse les conditions d’existence. Privées de leurs ressources habituelles, de nombreuses familles se retrouvent confrontées à la pauvreté et à la dépendance économique.
La résistance s’organise autour de plusieurs figures san, dont Roy Sesana, qui engage avec d’autres habitants une longue bataille judiciaire. En décembre 2006, la Haute Cour du Botswana leur donne raison : leur éviction et la privation de la possession de leurs terres sont jugées illégales. Cette victoire demeure cependant incomplète. Le jugement bénéficie aux requérants concernés, sans reconnaître un droit collectif de l’ensemble des communautés san sur leurs territoires ancestraux. Près de vingt ans plus tard, la question foncière reste donc largement irrésolue.

◆Un changement politique décisif
L’arrivée au pouvoir de Duma Boko, en novembre 2024, marque un tournant. Ancien avocat spécialisé dans les droits humains, le nouveau président connaît particulièrement bien le dossier : il a lui-même participé à la défense des San dans leur combat judiciaire. En mars 2025, son gouvernement annonce la création d’un comité interministériel chargé d’examiner les revendications des communautés autochtones. Les consultations portent sur les déplacements forcés, les droits culturels, l’accès aux terres et les possibilités de retour dans la réserve.
En septembre 2026, une nouvelle étape est franchie avec l’approbation d’une feuille de route consacrée à la restitution foncière. Le projet prévoit de reconnaître juridiquement les droits des populations concernées, tout en maintenant le statut d’aire protégée du Kalahari central. Dans un entretien publié le 30 octobre 2026 par le média environnemental Mongabay, le ministre de la Justice, Nelson Ramaotwana, confirme la volonté du gouvernement de réparer les injustices historiques subies par les San. Le calendrier annoncé s’étend sur trois ans, avec l’objectif d’adopter des protections juridiques avant les prochaines élections nationales de 2029.
Plusieurs possibilités sont étudiées : une reconnaissance constitutionnelle des droits autochtones, une modification de la législation foncière ou l’adoption d’une loi spécifique. Une question essentielle reste toutefois ouverte : les terres seront-elles attribuées individuellement ou reconnues comme des biens collectifs appartenant aux communautés ?
Le gouvernement affirme vouloir trancher cette question en concertation avec les intéressés, dans le respect de leur consentement libre, préalable et éclairé. Reste que les San attendent des actes concrets, au-delà des annonces gouvernementales. En octobre 2026, à l’occasion de la remise d’un doctorat honorifique par l’université du Botswana, Roy Sesana a modéré le discours officiel. « La lutte pour les terres ancestrales, l’autodétermination et les moyens de subsistance est encore loin d’être terminée » a-t-elle déclaré.

◆Réconcilier les droits autochtones et la protection de la nature
Au-delà du retour sur leurs terres, les San pourraient obtenir un rôle dans la gestion de la réserve. Le projet envisage une cogestion des ressources naturelles associant les communautés autochtones aux institutions chargées de la conservation. Cette évolution remet en question une conception de la protection environnementale qui a longtemps conduit à exclure les populations locales des territoires transformés en réserves naturelles.
Les San possèdent pourtant des savoirs transmis de génération en génération sur les plantes, les animaux, les ressources en eau et les équilibres écologiques du Kalahari. Leur participation pourrait contribuer à une gestion de la biodiversité mieux adaptée aux réalités du territoire. L’enjeu est également économique. Le tourisme de safari génère des revenus dont les populations déplacées ont été largement écartées. Le gouvernement envisage désormais de leur permettre de participer aux activités touristiques et de bénéficier davantage des ressources produites sur leurs terres. Aucun mécanisme précis de partage des recettes n’a cependant encore été arrêté. Les modalités de représentation des communautés, leurs responsabilités dans la gestion de la réserve et l’étendue de leurs droits fonciers restent également à définir.
Pour le ministre Nelson Ramaotwana, les politiques de déplacement menées par les gouvernements précédents n’ont pas apporté l’amélioration des conditions de vie promise aux San. Il reconnaît que beaucoup ont perdu leurs moyens traditionnels de subsistance et connu des situations de grande précarité. La restitution ne se limite donc pas à une question de propriété. Elle touche à la transmission des savoirs, à la pratique des traditions, aux liens spirituels avec les lieux ancestraux et à la possibilité, pour les nouvelles générations, de choisir leur avenir.
Si les engagements gouvernementaux se concrétisent, le Botswana pourrait ouvrir une nouvelle voie en matière de reconnaissance des droits autochtones. Mais entre l’approbation d’une feuille de route et le retour effectif des familles sur leurs terres, le chemin reste long. Pour les San, l’enjeu est désormais de transformer une promesse politique en droits durables, qu’aucun changement de gouvernement ne puisse remettre en cause.
Sources :
https://news.mongabay.com/2026/10/a-historic-land-restitution-process-offers-new-hope-for-botswanas-indigenous-san/
https://news.mongabay.com/short-article/2026/10/botswana-honors-97-year-old-who-fought-eviction-of-indigenous-people-in-kalahari/
Brigitte Postel
image en tête d’article : © Pexels
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