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Japon : la tradition chamanique en voie de disparition

Dans son ouvrage : Les Dernières Chamanes du Japon. Rencontre avec l’invisible au pays du Soleil Levant, Muriel Jolivet, sociologue et chercheuse, a recueilli un très grand nombre de témoignages de chamanes avec lesquelles elle a créé des liens singuliers et émouvants. Son récit nous plonge au cœur de l’âme japonaise et retrace avec subtilité une longue tradition de connexions avec l’invisible, actuellement en déclin.

◆ Patience et persévérance
Muriel Jolivet vit au Japon depuis plus de quarante ans, enseigne à l’Université de Sophia à Tokyo et a écrit de nombreux ouvrages sur la civilisation nippone. Suite à une séance publique de communication avec les défunts à laquelle elle a assisté, elle s’est intéressée aux rôles des chamanes japonaises qui sont d’abord des messagères de l’au-delà. Durant la longue enquête qu’elle a menée, elle s’est approchée de femmes chamanes, pas à pas et avec respect : « Plusieurs d’entre elles sont devenues de très bonnes amies », confie-t-elle dans son livre. Comme elle le raconte, la plupart d’entre elles lui ont confié avoir intuitivement perçu une démarche sincère qui leur a donné envie de partager. Les plus anciennes étaient également honorées que leur histoire soit immortalisée par des mots. « Avant que je puisse les interroger, elles commençaient néanmoins par me demander ma date de naissance et par me décrire ma personnalité ou mon état de santé, me mettant en garde contre des maux que je ne soupçonnais pas, mais qui sont apparus peu après » a-t-elle précisé lors d’une interview accordée au journal Le Monde.


Goze ©thewayoftheworld

Itako et Goze
Longtemps assimilées à des « dieux » supérieurs aux pouvoirs immenses, les chamanes du Japon appartiennent à une spiritualité complexe mêlée de shintoïsme, de bouddhisme et de traditions locales. Elles résident majoritairement dans les régions d’Okinawa et du Tohoku. Les Itako du Tohoku (nord), sont les héritières d’une longue tradition de femmes dont la cécité (souvent suite à une rougeole), les a poussées à exercer. Du fait de leur handicap et de la place assignée par la société, elles ne pouvaient devenir que chamane, masseuse ou goze : chanteuses itinérantes semblables aux guildes du moyen-âge. Les Itako ont toujours joué le rôle d‘intermédiaire avec l’invisible, on les consulte encore aujourd’hui principalement pour contacter des proches défunts. « Elles ont pour fonction de rassurer après la mort d’un être aimé. Ceux-là même qui affirment ne croire en rien parlent souvent aux morts devant le butsudan [autel des ancêtres] pour leur raconter les épreuves de la journée, ou les tenir au courant des changements intervenus dans la famille (mariage, déplacement, naissance) » indique Muriel Jolivet dans l’interview du Monde. Elles témoignent de la persistance de ces pratiques ancestrales dans le monde moderne. Elles sont à la fois celles qui guérissent le corps par le toucher et par là-même l’âme, celles qui consolent les peines et apportent des conseils. « Ce sont des thérapeutes autodidactes, mais qui font preuve d’un bon sens indiscutable. En les écoutant, j’avais parfois l’impression d’entendre les célèbres psychiatres Satoru Saito ou Rika Kayama » rapporte-t-elle.


Éditions Véga – groupe Trédaniel, 2021

Un véritable sacerdoce
Pour devenir itako, il faut être capable de mémoriser plus de cinq-cent prières et incantations. Traditionnellement, l’initiation se faisait, dès l’âge de douze ans, auprès d’un maître en échange de corvées ménagères. L’intronisation nécessitait au préalable un régime alimentaire strict (sans céréales, sans viande, sans poisson, sans sel et sans aucun aliment cuit), un rituel de purification d’eau glacée sur la tête entre trois et cent fois par jour et la privation de sommeil qui entrainait une perte de connaissance durant laquelle le nom de la chamane était donné par les esprits tutélaires. La cérémonie ou “mariage spirituel” se terminait vêtue d’un kimono rouge, les dents laquées de noir. À partir des années 1990, des assouplissements ont été mis en place et la célèbre Matsuda-San a ainsi pu être intronisée à l’âge de dix-sept ans après un rituel de seulement trois jours durant lesquels elle a dû se prosterner trois fois par jour, cent-huit fois en récitant le ” 般若心経 Hannya Shingyô” ou sūtra du cœur..
L’enseignement requis pour devenir itako est tellement important qu’aujourd’hui leur nombre décroît de manière importante et que plusieurs d’entre elles se reconvertissent en hypnothérapeutes, chiromanciennes ou encore médiums pour mieux s’insérer dans la société tout en continuant à utiliser leurs dons et apprentissages.


Jessica Baucher


Pour aller plus loin…
interview de Muriel Jolivet, 13 mars 2022, journal Le Monde
intervention de Muriel Jolivet sur TV5 Monde
récit (en anglais) d’une rencontre avec la célèbre itako : Matsuda-San
dossier spécial “chamanisme au Japon” dans la revue Tempura

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