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L’art des Sámis à la Biennale de Venise

La cinquante neuvième édition de la biennale de Venise a démarré le 23 avril dernier et cette année le pavillon nordique est entièrement consacré à l’art sáme, et celui-ci a même été rebaptisé Pavillon Sámi, dans un geste de reconnaissance de la part de trois nations que de nombreux Sámis considèrent comme leurs colonisateurs. Les Sámis, peuple autochtone de l’Arctique, sont pour la première fois représentés à travers les œuvres de trois de leurs artistes ce qui constitue une déclaration politique forte et inédite. La reine Sonja de Norvège, en grande amatrice d’art contemporain, s’est même déplacée pour l’inauguration.



◆ Les oubliés
Les Sàmis sont dispersés dans le nord de la Finlande, de la Norvège, de la Suède et de la péninsule de Kola, en Russie. Dans le courant du 19e et du 20e siècle, les gouvernements de ces pays ont supprimé leurs langues et les ont poussé à l’assimilation culturelle, détruisant une partie des forêts où ils vivaient et chassaient et ouvrant leurs terres à la colonisation. Les Sámis sont habituellement peu représentés dans la culture nordique. Katya García-Antón, directrice de l’Office for Contemporary Art Norway, a déclaré qu’elle avait remarqué cette absence depuis de nombreuses années : « J’ai pu voir qu’il y avait un énorme fossé, une nette division entre les Sámis et les Norvégiens. Alors j’ai pensé que cela semblait être un domaine où nous, en tant qu’organisation, pourrions essayer de créer des ponts ».

Des artistes engagés
Máret Ánne Sara, l’une des trois artistes sáme dont le travail est exposé, décrit son art comme « une protestation et un symbole ». Elle est également journaliste et réalise de nombreux reportages sur les peuples autochtones dans le monde. En 2016, son frère a porté plainte contre le gouvernement norvégien pour le massacre d’une partie de son troupeau. Suite à cet évènement, elle a créé une installation monumentale de deux-cent têtes de rennes ensanglantées devant le Palais de Justice et lorsque celui-ci a perdu le procès contre l’État, Máret a alors décidé de monter un impressionnant rideau de quatre cents crânes de rennes devant le Parlement à Oslo qu’elle a appelé Pile o’Sápmi, en référence au massacre des bisons d’Amérique du Nord par les colons, au 19e siècle. Cette œuvre a, par la suite, été présentée à la Documenta, une autre prestigieuse exposition d’Art Internationale, en 2017. Máret est définitivement LA militante autochtone en “justice-artistique” de Norvège !

La lutte pour les droits des peuples autochtones est également au cœur des œuvres d’un autre artiste sàmi : Anders Sunna. Pour la Biennale, il expose une série de peintures représentant les moments cruciaux de la bataille juridique de sa famille contre l’État, qu’il illustre avec des documents et des extraits audio de la procédure judiciaire.

Pauliina Feodoroff, troisième artiste représentée à la Biennale de Venise, est une sámi de la famille Skolt, en Finlande. Elle est également réalisatrice, metteur en scène, scénariste et elle a présidé le Conseil sámi pan-nordique, haute organisation politique de tous les peuples sàmis, de 2006 à 2008. Malgré sa réticence à participer à la Biennale, elle a été convaincue lorsque Katya García-Antón lui a rappelé que cet évènement artistique était également « un mégaphone amplifiant l’activisme environnemental et autochtone ». À Venise, Pauliina présente des performances en direct et enregistrées et elle a également développé une idée originale destinée à protéger les forêts : vendre aux enchères des droits de visionnage sur des terrains spécifiques et utiliser les recettes pour racheter les terrains en question.

©Máret Ánne Sara / Pile o’Sápmi

L’espoir !
Les trois artistes ont donc l’espoir que leur travail à la Biennale ne soit pas seulement l’occasion d’une prise de conscience des conditions dans lesquelles vivent les Sàmis, mais également l’opportunité d’une amélioration de celles-ci. La première bonne nouvelle est que lorsque le nouveau musée national d’art d’Oslo ouvrira ses portes, en juin prochain, la première œuvre que les visiteurs pourront découvrir sera le Pile o’Sápmi de Máret Ánne Sara !

« Le cœur de mon travail est la survie des forêts », Pauliina Feodoroff


Jessica Baucher



* Crédit photo en tête d’article : ©Wikimedia Commons, Public domain


+ Retrouvez également l’entretien de Lena Greuss, par Jocelin Morisson : Un héritage fragile et complexe, sur le peuple sâmie, dans le nouveau numéro de notre revue



* Pour aller plus loin :
site de la Biennale 2022 en français
site de l’artiste Máret Ánne Sara
compte Instagram de Máret Ánne Sara
site de l’artiste Anders Sunna

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