Récompensé par la Caméra d’Or au Festival de Cannes 2026, Ben’Imana s’impose comme l’un des films africains les plus importants de l’année. Réalisé par Marie-Clémentine Dusabejambo, ce premier long métrage sortira dans les salles françaises le 5 janvier 2027. À travers le destin de Vénéranda, une survivante du génocide des Tutsis engagée dans le processus de réconciliation nationale, le film explore avec sensibilité les questions de justice, de mémoire, de transmission et de résilience. Une œuvre profondément humaine qui marque une étape historique pour le cinéma rwandais.
◆ Une fiction
Au Rwanda, en 2012, les juridictions populaires gacaca arrivent à leur terme après plusieurs années consacrées à la quête de justice et de réconciliation. Vénéranda, survivante du génocide, croit fermement à l’importance de ces procès. Travailleuse sociale engagée, elle organise des rencontres entre victimes et familles de bourreaux afin de favoriser le dialogue et la reconstruction collective mais lorsque sa fille Tina lui annonce une grossesse non souhaitée, l’équilibre fragile qu’elle a construit s’effondre. Confrontée à ses propres blessures, à ses contradictions et aux secrets enfouis de son passé. Vénéranda découvre que le pardon est parfois plus difficile à accorder à ses proches qu’à ses anciens ennemis.

◆ La transmission plus que le pardon
Si la réconciliation constitue l’un des thèmes centraux de Ben’Imana, Marie-Clémentine Dusabejambo explique que son oeuvre est avant tout un film sur la transmission. Elle s’intéresse à ce qu’elle appelle la “transmission muette” entre les générations. Les survivants du génocide ont souvent choisi le silence pour protéger leurs enfants. Pourtant, malgré l’absence de mots, la douleur, les traumatismes et les souvenirs continuent de vibrer au sein des familles. À travers trois générations de femmes vivant sous le même toit, Ben’Imana explore la manière dont les blessures du passé façonnent encore le présent. La mère de Vénéranda s’est réfugiée dans le silence, sa sœur Suzanne refuse le pardon facile, tandis que Tina représente une nouvelle génération qui tente de construire son avenir sans connaître toute la vérité.
◆ Les tribunaux gacaca au cœur du récit
Le film offre également une plongée singulière dans l‘histoire des juridictions gacaca. Entre 2005 et 2012, ces tribunaux populaires inspirés de traditions communautaires rwandaises ont permis de juger près de deux millions de personnes impliquées dans le génocide. Leur objectif ne se limitait pas à rendre la justice : ils visaient aussi à restaurer le lien social dans un pays profondément meurtri. Dans Ben’Imana, les gacaca ne sont pas seulement un cadre historique mais ils deviennent un espace où se confrontent différentes visions de la justice, du pardon et de la mémoire. Vénéranda défend l’idée que la coexistence pacifique passe par le dialogue. Sa sœur Suzanne estime au contraire que la réconciliation ne peut exister sans une reconnaissance totale des crimes commis et une véritable expiation des coupables.

◆ Un regard féminin sur l’histoire du Rwanda
L’une des grandes forces du film repose sur son approche centrée sur le féminin. Pour préparer son scénario, Marie-Clémentine Dusabejambo a longuement rencontré et écouté des survivantes du génocide. Son objectif n’était pas seulement de recueillir des témoignages mais de comprendre comment ces femmes avaient alchimisé leur souffrance en force de reconstruction. La réalisatrice s’intéresse particulièrement à celles dont les corps sont devenus des champs de bataille pendant le conflit. À travers l’histoire deVénéranda, victime de violences sexuelles durant le génocide, elle aborde les conséquences souvent invisibles des crimes de guerre et les difficultés à transmettre la vie après un tel traumatisme. Le film met ainsi l’accent sur le rôle essentiel joué par les femmes dans la reconstruction du Rwanda contemporain. familiales et les traditions communautaires. « On arrive ici sans argent. J’ai tout perdu. Je repars de zéro », explique Malia. Après des années passées en Nouvelle-Calédonie, nombreux se sentent entre deux mondes. Ils sont Wallisiens mais ont été façonnés par une autre vie, un autre rythme, une autre société. Le documentaire montre avec subtilité cette identité fragmentée et ce sentiment d’être devenu étranger à sa propre terre.
◆ Du silence et de l’émotion
Marie-Clémentine Dusabejambo a choisi une mise en scène toute en retenue et évocation. Les silences occupent une place centrale dans le récit. Pour elle , certaines douleurs sont trop profondes pour être exprimées directement. Le film cherche donc un équilibre subtil entre ce qui est dit et ce qui demeure indicible. Les longs plans sur les visages, les regards et les silences permettent de saisir l’intensité émotionnelle des personnages. Cette approche confère à Ben’Imana une grande puissance dramatique mais évite tout sensationnalisme.

◆ Kibeho comme miroir des personnages
Le tournage s’est déroulé dans les collines de Kibeho, loin de l’agitation de Kigali. La brume, le froid et les paysages montagneux participent à l’atmosphère du film. Selon la réalisatrice, ces décors incarnent un espace intermédiaire entre mémoire et reconstruction, entre douleur et espoir. Les paysages reflètent l’état intérieur des personnages, prisonniers d’un passé omniprésent mais déterminés à avancer.
◆ Une voix majeure du cinéma africain
Née à Kigali en 1987, Marie-Clémentine Dusabejambo s’est imposée progressivement comme l’une des cinéastes les plus prometteuses du continent africain. Après ses courts métrages remarqués Lyiza (2011), Une place pour moi (2016) et Icyasha (2018), elle consacre plus de dix années au développement de Ben’Imana. Autodidacte, elle découvre le cinéma grâce au collectif Almond Tree Films avant de remporter en 2010 un concours du Tribeca Film Institute. Son parcours témoigne de l’émergence d’une nouvelle génération de créateurs africains racontant leur histoire avec leurs propres voix. Avec Ben’Imana, elle devient la première réalisatrice rwandaise sélectionnée officiellement au Festival de Cannes.
Au-delà de son ancrage historique, Ben’Imana touche à des questions universelles : la mémoire, la transmission, le pardon, la résilience et la reconstruction après les traumatismes collectifs. Refusant les discours simplistes, le film montre que la paix ne se décrète pas. Elle se construit lentement, à travers des parcours individuels complexes et souvent contradictoires. Par son humanité, sa finesse psychologique et son regard profondément féminin sur l’histoire du Rwanda, Ben’Imana s’impose comme une œuvre majeure du cinéma africain contemporain et est l’une des révélations marquantes du Festival de Cannes 2026.
« À sept ans, j’ai vu un monde s’effondrer ; aujourd’hui, à travers mon art, je participe à en construire un nouveau, où ces questions n’ont plus le pouvoir de nous définir », Marie-Clémentine Dusabejambo
Jessica Baucher
image en tête d’article : BEN’IMANA ©Mostafa El Kashee
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