Au Brésil, en août dernier, entre 200 et 500 personnes ont envahi le territoire indigène Ituna/Itata, dans l’État du Parà, où vivent des populations autochtones en isolement volontaire. La création d’une nouvelle zone de protection environnementale, qui recouvre entièrement ce territoire fédéral, aurait alimenté la confusion juridique et favorisé une nouvelle ruée vers les terres. Malgré une décision de justice ordonnant une intervention rapide des forces de sécurité, celles-ci n’avaient toujours pas été déployées au terme du délai fixé.
◆ Une nouvelle invasion
Depuis la mi-août, le territoire indigène Ituna/Itata, dans l’État du Parà, est confronté à une nouvelle vague d’occupation illégale. Selon le parquet fédéral brésilien (MPF), près de 200 personnes ont pénétré dans cette zone protégée, forçant notamment les portes d’installations de la Fondation nationale des peuples autochtones (Funai), retirant des panneaux signalant l’interdiction d’accès et installant des campements. Ituna/Itata est particulièrement sensible puisqu’il abrite des peuples autochtones vivant en isolement volontaire. L’accès des personnes extérieures y est interdit afin de préserver ces populations des violences, mais aussi des maladies auxquelles elles peuvent être particulièrement vulnérables. La situation s’est rapidement aggravée. Selon Helena Palmquist, coordinatrice adjointe de l’Observatoire des peuples autochtones isolés et récemment contactés (OPI), environ 500 personnes étaient présentes dans la zone protégée au 24 août, d’après les observations satellitaires et les informations recueillies sur le terrain.

◆ Confusion juridique
Cette invasion s’est produite peu après la création de l’aire de protection environnementale de APA Bacajai. La loi légiférant sur cette zone a été publiée le 12 août 2026 par l’État du Pará. D’une superficie d’environ 142 400 hectares, l’APA Bacajai se superpose entièrement au territoire indigène Ituna/Itatá, situé dans les municipalités d’Altamira et de Senador José Porfirio. Selon le parquet fédéral et le Bureau du défenseur public (DPU), cette superposition aurait créé une confusion juridique dont certains occupants auraient profité pour pénétrer dans la zone. Les autorités fédérales estiment notamment que la nouvelle réglementation pourrait donner à certains occupants l’impression que des activités agricoles ou des installations privées seraient désormais autorisées dans le secteur. Le procureur régional Felício Pontes junior estime que la création de l’APA a pu contribuer à fragiliser la protection dont bénéficiait jusqu’alors le territoire indigène.
◆ Des camps sur un territoire interdit
Les premières intrusions ont été signalées dès le lendemain de la publication de la loi créant l’APA Bacajai. Le 13 août, des personnes ont commencé à ouvrir des voies d’accès et à détruire certaines structures destinées au contrôle du territoire. D’après le Bureau du défenseur public, la situation s’est transformée en quelques jours en une occupation organisée, par une concentration importante de personnes et la délimitation de parcelles à l’intérieur du territoire autochtone. Une publication du 21 août du maire de Senador José Porfirio, Leonardo Albuquerque, diffusée sur les réseaux sociaux, montre aussi un rassemblement transformant cette nouvelle occupation en célébration. Le maire y évoque « une nouvelle Terre promise » et affirme que « Ituna-Itatá appartient au passé ». Des responsables locaux et des occupants y évoquent notamment des projets d’élevage bovin et d’activités agricoles.
◆ Alerte maximale pour les peuples isolés
La présence d’occupants sur Ituna/Itata inquiète particulièrement les autorités en raison de la présence de populations autochtones isolées. Dans une plainte déposée le 17 août, le parquet fédéral a demandé le déploiement immédiat de la Force nationale et de la Police fédérale. Il a averti qu’une absence de réponse rapide pourrait mettre en danger les populations vivant dans la zone. Le MPF et le DPU ont également évoqué un risque d’affrontements violents et de conséquences potentiellement catastrophiques pour le peuple isolé identifié dans la région d’Igarapé Ipiaçava. La principale menace ne serait pas seulement liée à une éventuelle confrontation. Les populations vivant volontairement à l’écart des sociétés environnantes peuvent être particulièrement exposées aux maladies infectieuses en cas de contact avec des personnes extérieures.
◆ Un territoire déjà durement touché par la déforestation
La situation actuelle s’inscrit dans un contexte de pressions foncières anciennes. Depuis 2011, des arrêtés de restriction d’usage limitent l’accès à Ituna/Itatá aux personnes non autorisées. La Funai a renouvelé ce dispositif en 2015 afin de maintenir la protection du territoire et de ses populations isolées. Malgré ces mesures, le territoire a connu des invasions répétées et une importante déforestation. Selon les données citées dans les documents relatifs à la situation, environ 20 000 hectares de forêt primaire auraient déjà été perdus. En 2019, Ituna/Itatá figurait parmi les territoires indigènes les plus déboisés du Brésil. Des opérations fédérales menées au cours des années suivantes avaient toutefois permis de réduire la pression exercée par les occupants illégaux. Par le passé, des enquêtes ont également mis en évidence des activités liées à l’élevage illégal, à la fraude documentaire et à la spéculation foncière.
◆ Divergences sur les objectifs
Les défenseurs de la création de l’APA Bacajai voit les choses différemment. Parmi eux : le député de l’État du Pará Francisco Torres de Paula Filho, dit Torrinho Torres, à l’origine du projet de loi. Ses partisans affirment notamment que la création de cette zone répond aux revendications d’agriculteurs et de petits exploitants qui demandent depuis plusieurs années un accès à la terre. Le ministère des Peuples autochtones estime cependant que la création de l’APA, associée à des mécanismes susceptibles de régulariser certaines occupations non autochtones, pourrait favoriser de nouvelles invasions et accroître les tensions autour du territoire. Le parquet fédéral considère de son côté que le régime de protection environnementale de l’APA est moins contraignant que celui applicable au territoire protégé par la Funai. Dans un espace de protection environnementale, certaines activités privées, comme la construction ou l’élevage, peuvent notamment être autorisées sous conditions.

◆ Une intervention ordonnée
Face à l’aggravation de la situation, un tribunal fédéral a rendu, en urgence, une décision le 26 août. Le juge a estimé que la nouvelle législation sur l’APA ne pouvait pas être utilisée pour modifier le régime fédéral de protection d’Ituna/Itatá. La décision a tenu compte du fait que le dispositif adopté par l’État du Pará réduisait le niveau de protection accordé au territoire autochtone et l’a déclaré inconstitutionnel sur ce point. La justice a surtout ordonné à l’Union et à la Funai de mobiliser des équipes des forces de sécurité publique dans un délai de 48 heures pour contenir l’invasion. Une amende de 50 000 réais par jour, soit environ 9 600 dollars, a été prévue en cas de non-respect de cette décision. Selon les informations disponibles dans le texte, le délai fixé par le tribunal est arrivé à expiration sans que les équipes de sécurité aient été déployées.
◆ Sous haute tension
Pour les autorités fédérales, l’enjeu dépasse un simple conflit foncier. La présence d’un grand nombre d’occupants sur un territoire destiné à protéger des populations isolées fait craindre une confrontation et des conséquences sanitaires potentiellement irréversibles. Cet épisode met malheureusement en lumière les tensions entre les différents niveaux de protection des terres en Amazonie brésilienne. Alors que les territoires indigènes bénéficient d’un régime spécifique destiné notamment à protéger les peuples isolés, la création d’une zone de protection environnementale superposée a introduit un cadre juridique différent.

Ituna/Itatá n’est pas une terre à conquérir mais la terre de peuples qui ont choisi de vivre loin du monde extérieur. Cependant aujourd’hui, leur territoire est envahi et leur survie menacée. Protéger leur espace, ce n’est pas seulement défendre une forêt, mais défendre le droit de peuples isolés à continuer d’exister, sans que le monde qu’ils ont choisi volontairement de ne pas rejoindre vienne jusqu’à eux…
Jessica Baucher
image en tête d’article : ©Pexels
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