greenland-459793_1280

Défendre le Groenland, c’est défendre les Inuits


Alors que le Groenland revient brutalement au cœur de l’actualité géopolitique, l’hypothèse d’une annexion américaine, même présentée comme pacifique ou négociée, suscite une inquiétude profonde. L’histoire démontre que les expansions territoriales des États-Unis dans des régions stratégiques et faiblement peuplées ont presque toujours été accompagnées de la marginalisation, puis de l’effacement culturel des peuples autochtones. Pour les Inuits du Groenland, qui constituent aujourd’hui l’écrasante majorité de la population, l’enjeu est existentiel.


◆ Un peuple ancien, enraciné et souverain
Les Inuits du Groenland ne sont ni une minorité récente ni un peuple “périphérique” : ils sont les habitants originels de l’île depuis plus d’un millénaire. Issus des migrations thuléennes venues de l’Arctique canadien à partir du XIIIᵉ siècle, ils ont développé une civilisation parfaitement adaptée à l’un des environnements les plus extrêmes de la planète. Langue, organisation sociale, rapport à la nature, savoirs de chasse et de navigation sur la banquise : tout, dans la culture inuit, témoigne d’un lien organique au territoire groenlandais. Contrairement à de nombreux peuples autochtones ailleurs dans le monde, les Inuits du Groenland ont réussi à préserver leur continuité démographique, linguistique et culturelle. Aujourd’hui encore, près de 90 % des habitants du Groenland sont inuits ;la langue groenlandaise demeure largement majoritaire et est utilisée dans l’administration, l’enseignement et la vie quotidienne. Cette situation est exceptionnelle à l’échelle mondiale, et fragile. Elle repose sur un équilibre précaire, rendu possible notamment par l’autonomie politique du Groenland au sein du Royaume du Danemark.





©Pixabay



 Une constante historique américaine : expansion et effacement des peuples autochtones
L’histoire américaine offre pourtant un précédent clair et inquiétant. En Alaska, rachetée à la Russie en 1867, la population a été multipliée par vingt-cinq. Les peuples autochtones, majoritaires à l’époque, ne représentent plus aujourd’hui qu’une minorité démographique et politique, et leurs langues sont en voie de disparition. À Hawaï, l’annexion américaine, précédée par l’arrivée massive de colons, a entraîné la dépossession politique des autochtones, le renversement de leur monarchie et la folklorisation de leur culture. Là aussi, la langue native n’est plus parlée que par une infime minorité. Même logique en Louisiane, où l’annexion américaine a provoqué l’effacement quasi total de la culture et de la langue françaises, pourtant dominantes à l’origine. Partout, la promesse d’intégration s’est transformée en marginalisation durable.


©Pixabay



◆ Pourquoi l’indépendance du Groenland serait une illusion dangereuse
Face à la menace américaine, certains avancent l’idée de l’indépendance. Avec un territoire quatre fois plus vaste que la France métropolitaine, mais à peine 56 000 habitants, le Groenland ne dispose ni des moyens humains, ni des capacités logistiques, ni des ressources militaires ou économiques pour assurer seul sa souveraineté réelle. Une indépendance formelle, sans capacité effective de défense ni d’autonomie stratégique, exposerait le Groenland à des pressions encore plus fortes des grandes puissances. Elle risquerait paradoxalement d’ouvrir la voie à ce que l’on souhaite éviter : une mise sous tutelle immédiate, notamment américaine.


Une leçon historique ignorée
L’histoire du Texas et de Hawaï montre que la domination américaine ne commence pas toujours par des canons, mais souvent par des « migrants » présentés comme inoffensifs. Dans ces deux cas, l’installation massive de colons américains a précédé le renversement des autorités locales, puis la demande, opportunément acceptée, d’annexion par Washington. Le Groenland ne peut se permettre de répéter cette erreur. Toute ouverture incontrôlée à l’immigration américaine constituerait une menace directe pour l’équilibre démographique et culturel inuit, et donc pour leur survie en tant que peuple majoritaire sur leur propre terre.



Le débat sur le Groenland ne peut être réduit à une question de bases militaires, de routes arctiques ou de minerais stratégiques. Il s’agit avant tout d’un combat pour la survie d’un peuple autochtone. Une annexion américaine du Groenland ne serait pas un simple changement de drapeau : elle signerait, à terme, l’effacement politique, linguistique et culturel des Inuits. L’histoire le prouve sans ambiguïté. Face aux appétits des grandes puissances, la communauté internationale a une responsabilité morale claire : défendre le droit des Inuits à rester maîtres de leur territoire, de leur culture et de leur avenir. Protéger le Groenland, ce n’est pas s’opposer au progrès ou à la coopération internationale mais refuser que, une fois de plus, un peuple autochtone paie le prix du cynisme géopolitique. Les Inuits du Groenland ne sont ni un obstacle, ni une variable d’ajustement stratégique. Ils sont un peuple vivant, souverain, et leur disparition programmée ne saurait être une option acceptable…


Jessica Baucher




* Crédit photo en tête d’article: ©Pixabay

Partagez
No Comments

Sorry, the comment form is closed at this time.