Avec La Fille Condor, le réalisateur bolivien Alvaro Olmos Torrico nous transporte dans une communauté quechua isolée au cœur des Andes boliviennes. À travers le destin de Clara, une jeune femme appelée à devenir sage-femme comme sa mère, le film explore la transmission des savoirs ancestraux, la place des femmes, le poids des traditions et le désir d’émancipation. Porté par une photographie remarquable et une mise en scène poétique, ce deuxième long-métrage sorti en salles fin août, offre une immersion singulière dans un monde partagé entre héritage et modernité.
◆ L’appel du large
Clara est une jeune femme qui vit au sein d’une communauté quechua de Cochabamba, au cœur des hautes montagnes boliviennes. Dans ce village agricole isolé, sa mère Ana occupe une place essentielle. Sage-femme de la communauté et des environs, elle est attendue par les futurs parents et dispose d’une forte reconnaissance auprès des habitants. À ses côtés, Clara chante des mélodies ancestrales pour apaiser les douleurs des femmes pendant l’accouchement. Ana prépare sa fille à lui succéder lorsqu’elle ne sera plus là. Pour elle, cette transmission est autant une nécessité qu’un héritage familial et culturel. Mais celle-ci commence à regarder au-delà des montagnes : sa meilleure amie a choisi de partir en ville et cette perspective fait venir en elle une curiosité grandissante. Peu à peu, l’envie de découvrir le monde extérieur entre en conflit avec le rôle que sa mère et sa communauté attendent d’elle. Après une dispute avec sa mère, Clara finit par prendre la décision de partir.

◆ Au cœur des Andes boliviennes
Alvaro Olmos Torrico filme la communauté quechua au cœur de montagnes qui semblent presque infranchissables. Un simple plan sur les massifs montagneux suffit à nous faire ressentir l’isolement du village. Il privilégie les plans fixes, soigneusement composés. La photographie de Nicolas Wond Diaz accompagne cette approche avec une grande délicatesse. La lumière naturelle traverse les fenêtres des maisons et dessine les visages, les corps… jusqu’aux textures des murs de terre. Les scènes d’accouchement sont elles aussi filmées avec une douceur rare. Cette attention portée aux lieux donne au film une dimension presque documentaire. Le réalisateur a eu ces mots pour son directeur de la photographie : « Ce fut un moment très particulier de collaborer avec Nicolás Wond Díaz. Je pense qu’il a su saisir fidèlement l’essence même de ce que je voulais transmettre : ce clair-obscur délicat créé par la lumière filtrant à travers les fenêtres, mettant en valeur la texture et la peau des personnages pendant la nuit ou dans les scènes d’accouchement ».
◆ Les femmes au centre de la communauté
Les femmes occupent une place centrale. Elles accompagnent les naissances, s’occupent des troupeaux et participent à la gestion économique des foyers. Pourtant, cette importance dans la vie quotidienne ne signifie pas qu’elles échappent au contrôle social. Certaines traditions apparaissent de plus en plus difficiles à accepter pour les jeunes générations. Une séquence particulièrement marquante montre ainsi une jeune femme soupçonnée d’avoir flirté avec un garçon venu de la ville. Réunis en tribunal populaire, les habitants assistent à une sanction symbolique : sa tresse est coupée. Chez les Quechuas, la tresse peut notamment constituer un marqueur social associé au statut matrimonial. La jeune femme pleure tandis que Clara l’observe. Dans son regard se lit une colère qui semble traduire les premières fissures entre la jeune génération et les règles imposées par la communauté.

◆ Dilemme
C’est progressivement que La Fille Condor laisse apparaître son conflit intérieur… Malgré ses prédispositions naturelles à accompagner les futures mères dans une tradition ancestrale, elle est également une jeune femme qui souhaite découvrir le monde. Cette tension structure le récit. Son départ va d’ailleurs prendre une dimension particulière pour les habitants. Après son absence, la communauté est confrontée à des morts mystérieuses d’animaux et à des récoltes qui dépérissent. Certains villageois interprètent ces événements comme une conséquence du départ de la jeune femme. Sa mère décide alors de partir à sa recherche.
◆ Une rencontre
L’idée du film La Fille Condor trouve son origine dans une rencontre vécue lors d’un voyage à travers les montagnes des Andes boliviennes. Alvaro Olmos Torrico a fait la connaissance d’une sage-femme quechua qu’on lui a présentée comme la dernière de la région. Intrigué par son rôle et son savoir, il a commencé à lui rendre régulièrement visite. La communication entre eux se passait principalement par les regards et les expressions. Une relation s’est ainsi construite progressivement, avant que la sage-femme ne décède quelque temps plus tard. C’est cette disparition qui a fait prendre conscience au cinéaste de l’importance des sages-femmes traditionnelles dans les communautés autochtones. En effet, leur rôle ne se limite pas à accompagner les naissances : elles participent également à la transmission de pratiques, de valeurs et de connaissances culturelles. Cet évènement a nourri l’écriture du film qui a d’ailleurs été tourné dans la même communauté que celle de la sage-femme, au milieu des montagnes et des chemins qu’elle empruntait.

◆ Transmissions
À travers le regard d’Ana, le film met en scène la transmission d’un savoir entre générations. La sage-femme incarne un patrimoine qui risque de disparaître progressivement dans une Bolivie en pleine transformation. Les accoucheuses traditionnelles, dont les pratiques sont parfois menacées par l’arrivée de la médecine moderne, occupent ainsi une place essentielle dans l’équilibre de la communauté. Dans le film, cette transmission n’est pas idéalisée. Certaines pratiques et règles semblent contraignantes pour les jeunes générations. Le film observe ainsi les tensions entre deux mondes, sans réduire cette opposition à un simple affrontement. Cette question devient encore plus complexe lorsque l’État commence à intervenir dans les affaires médicales de la région et cherche à encadrer les pratiques de santé. Les méthodes ancestrales d’Ana se retrouvent alors confrontées à une autre forme d’autorité…
◆ Des acteurs non professionnels au service du récit
Le choix des interprètes contribue également à l’authenticité recherchée par le réalisateur. La distribution est principalement composée d’acteurs non professionnels. Les deux rôles principaux sont tenus par des femmes qui n’avaient jamais joué auparavant. Marisol Vallejos Montaño, qui interprète Clara, est née en 2004 à Cochabamba. Sa famille est originaire de Pocona, une commune rurale voisine où vivent notamment des communautés parlant le quechua et où subsiste un important patrimoine culturel lié à l’histoire inca. Musicienne autodidacte, elle apprend la guitare à l’âge de 11 ans avant de se passionner pour l’accordéon de son grand-père. Avec sa sœur et sa famille, elle participe ensuite à des fêtes locales. En 2021, sa famille fonde Estrella del Valle, un groupe entièrement féminin qui interprète notamment de la cumbia, du huayno et de la cueca. Pour se préparer à son premier rôle au cinéma, Marisol a suivi une formation intensive en art de la scène, en chant ancestral et en pratiques obstétricales. Son expérience musicale personnelle trouve naturellement un écho dans le personnage de Clara, dont le chant constitue l’un des éléments fondamentaux.
◆ Un réalisateur attaché au cinéma bolivien
Né à Cochabamba, Alvaro Olmos Torrico signe son deuxième long-métrage. Son premier film, Wiñay, sorti en 2019, a été l’un des premiers films boliviens à bénéficier d’une diffusion internationale sur Amazon Prime. Le réalisateur a également travaillé comme producteur sur des documentaires et des longs-métrages de fiction, parmi lesquels The Ones from Below d’Alejandro Quiroga, présenté au Festival international du film de Mar del Plata en 2022, et The Visitor de Martín Boulocq, présenté au festival Tribeca la même année. Il est par ailleurs le fondateur de BoliviaCine.com, une plateforme consacrée au cinéma bolivien, et a enseigné à l’Université privée de Bolivie ainsi qu’à l’École andine de cinématographie.

Avec La Fille Condor, Alvaro filme avant tout des femmes : celles qui transmettent, soignent, travaillent et prennent soin de la communauté, mais aussi celles qui cherchent à s’affranchir des règles qui leur sont imposées. À travers Clara et Ana, il dessine un portrait sensible de la transmission féminine et de ce qui se joue lorsqu’une nouvelle génération veut choisir son propre chemin !
« C’est une histoire sur le temps, les regards, sur le bruit et le silence, sur la campagne et la ville, sur la vie et la mort », Alvaro Olmos Torrico
Jessica Baucher
image en tête d’article : La Fille Condor de Alvaro Olmos Torrico©WAYNA PITCH



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