Wambuti : des terres perdues aux gardiennes de la naissance

Chassés de leur forêt lors de la création du parc national de Kahuzi-Biega, dans l’est de la République démocratique du Congo, les Wambuti vivent depuis plus d’un demi-siècle en marge de leurs terres ancestrales. En août 2026, la Journée internationale des peuples autochtones a mis en lumière un autre aspect de leur histoire : le rôle des accoucheuses traditionnelles et la transmission de leurs savoirs, tandis que deux jeunes femmes Wambuti viennent d’obtenir leur diplôme de sage-femme.


Expulsés au nom de la conservation
Bien avant que les monts Kahuzi et Biega ne deviennent l’un des hauts lieux de la conservation africaine, les forêts qui les entourent étaient le territoire des Batwa, auxquels appartiennent les communautés aujourd’hui désignées localement comme Wambuti. Leur existence matérielle, mais aussi une grande partie de leur vie culturelle et spirituelle, était intimement liée à la forêt.

Cette histoire bascule en 1970. Une loi crée le Parc national de Kahuzi-Biega, dans l’actuelle province du Sud-Kivu. La présence humaine y est interdite et des communautés autochtones sont expulsées sans consultation ni indemnisation adéquate. Cinq ans plus tard, l’extension du parc, qui passe de 60 000 à 600 000 hectares, entraîne de nouveaux déplacements. Selon les éléments examinés par la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, environ 6 000 familles Batwa auraient ainsi été expulsées à la suite des mesures de 1970 et 1975.

Privées de leur territoire et de l’accès aux ressources forestières dont elles dépendaient, nombre de familles s’installent dans des campements précaires à la périphérie du parc. La Commission africaine relève les conséquences durables de cette dépossession : pauvreté, malnutrition, difficultés d’accès aux services essentiels et discriminations.  Le Parc lui-même reconnaît aujourd’hui cette histoire. Sur son site officiel, il indique que sa création en 1970 a entraîné « l’expulsion des Peuples Autochtones Wambuti de leurs terres ancestrales » et que son agrandissement de 1975 a provoqué de nouveaux déplacements sans leur consentement libre, préalable et éclairé.

En 2022, un rapport de Minority Rights Group a également documenté de graves violences commises contre des Batwa qui avaient tenté, à partir de 2018, de revenir vivre sur leurs terres ancestrales à l’intérieur du parc. L’histoire de Kahuzi-Biega est ainsi devenue emblématique des controverses entourant la « conservation-forteresse », modèle qui protège la biodiversité en excluant les populations qui habitaient traditionnellement les espaces devenus protégés.



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La guerre fragilise un équilibre déjà précaire
À cette dépossession historique s’ajoute désormais l’insécurité qui frappe l’est de la République démocratique du Congo. Depuis 2022, la rébellion du M23 a repris les armes contre le gouvernement congolais et considérablement étendu son emprise dans les provinces du Nord et du Sud-Kivu. Après la prise de Goma, fin janvier 2025, les rebelles ont poursuivi leur progression vers le sud et se sont emparés de Bukavu, capitale du Sud-Kivu, en février. La République démocratique du Congo, l’ONU et plusieurs puissances occidentales accusent le Rwanda de soutenir militairement le M23, ce que Kigali conteste.

Le conflit atteint directement les abords du Parc national de Kahuzi-Biega et les communautés qui y vivent. La dégradation de la situation sécuritaire a conduit le Parc à suspendre, à partir de février 2025, les patrouilles de ses écogardes dans la zone de haute altitude et dans une grande partie de celle de basse altitude, favorisant les risques de braconnage, de coupe illégale du bois et de production de charbon de bois. Les conséquences sont aussi économiques pour les Wambuti. Réunis à Buyungule, dans le territoire de Kabare, en août 2026, certains ont expliqué avoir perdu les emplois occasionnels que leur procuraient auparavant le Parc ou des organisations présentes dans la région. Ils demandent aujourd’hui des activités plus pérennes : formations professionnelles, artisanat, petit commerce, etc., tout en proposant de participer davantage à la protection de la forêt, notamment en signalant les activités illégales.


Les femmes qui accompagnent les naissances
Pourtant, plus d’un demi-siècle après les premières expulsions, la relation des Wambuti à la forêt demeure encore perceptible dans leurs savoirs. Le 9 août dernier, à l’occasion de la Journée internationale des peuples autochtones, plus d’une centaine de représentants et membres des communautés Wambuti de Kalehe, Kabare et de l’île d’Idjwi se sont réunis autour d’un thème rarement mis en lumière : les défis de la maternité et le rôle des accoucheuses traditionnelles.

Les témoignages recueillis à cette occasion par le Parc national de Kahuzi-Biega décrivent une médecine reposant sur l’expérience et sur des connaissances transmises entre générations de femmes. Muhindo M’Kanyeruka, accoucheuse traditionnelle dans le territoire de Kabare, affirme avoir assisté 21 femmes lors de leur accouchement. Pour accompagner les naissances, les praticiennes disposent de moyens rudimentaires : eau chaude, massages et plantes médicinales. Lorsque l’enfant se présente mal, certaines disent préparer différentes plantes locales dans de l’eau chaude avant de masser le ventre de la mère. Pour couper le cordon ombilical, quelques-unes utilisent encore un fragment de tige de bambou, tandis que d’autres ont adopté la lame de rasoir.

Le recours aux plantes se poursuit après la naissance. Nzigire M’Ntavuna, autre praticienne interrogée, énumère plusieurs végétaux employés traditionnellement pour les soins des enfants. Certaines de ces plantes sont récoltées dans la forêt ; d’autres sont désormais cultivées près des habitations afin d’en faciliter l’accès. Il convient toutefois de ne pas confondre usage traditionnel et efficacité médicale démontrée. Les sources disponibles documentent les pratiques et les témoignages des accoucheuses, mais ne permettent pas d’établir scientifiquement l’efficacité ou l’innocuité des plantes citées.



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◆ Quand la tradition rencontre la médecine moderne
C’est précisément cette frontière entre savoir empirique et médecine clinique qui était au cœur des discussions d’août 2026. La docteure Aline Nabintu Ciringwi, médecin à l’Hôpital général de référence de la FOMULAC/Katana, a notamment insisté sur les questions de dosage, de qualité des produits, d’hygiène et de matériel. La médecine moderne permet aussi de suivre la grossesse, de repérer certaines complications et d’orienter rapidement une femme vers une structure hospitalière lorsque l’accouchement présente un risque.

À plusieurs centaines de kilomètres de là, la célébration nationale organisée à Kinshasa quelques jours plus tard a donné un écho supplémentaire à cette question. La République démocratique du Congo a choisi en 2026 de mettre à l’honneur les sages-femmes autochtones et leur rôle dans la transmission des connaissances liées à la naissance et à la pharmacopée. Les représentants présents ont également rappelé une revendication qui dépasse largement la santé : la reconnaissance des droits fonciers et la protection des terres ancestrales des peuples Mbuti, Twa, Aka, Cwa et Baka du bassin du Congo. Car comment transmettre une connaissance de la forêt lorsque l’accès à cette forêt a été rompu ? La question prend une dimension très concrète chez les Wambuti de Kahuzi-Biega. Certaines plantes médicinales autrefois prélevées en forêt doivent aujourd’hui être cultivées à proximité des villages. Derrière les gestes des accoucheuses se dessine ainsi une problématique plus vaste : celle de la survie de connaissances intimement liées à un territoire dont leurs communautés ont été dépossédées.


Deux jeunes Wambuti deviennent sages-femmes
Hazard ou pas, un événement survenu presque simultanément apporte cependant une perspective nouvelle. Le 8 août 2026, Chanceline Mulago et Mugisho Bengehya ont soutenu leurs travaux à l’Université Libre d’Uvira et des Grands Lacs. Toutes deux ont obtenu une licence de sage-femme après trois années d’études financées par un programme de bourses du Parc national de Kahuzi-Biega. Leurs sujets de mémoire témoignent de leur entrée dans une médecine pleinement contemporaine : Chanceline Mulago s’est intéressée à la prise en charge des avortements dans les services de gynécologie-obstétrique de l’Hôpital général de référence de Kalonge ; Mugisho Bengehya aux ruptures utérines, complication grave de l’accouchement. Une autre jeune femme autochtone originaire de Walikale, dans le Nord-Kivu, avait déjà obtenu un diplôme de sage-femme en 2025.

Ces parcours ne signifient pas nécessairement l’abandon des connaissances anciennes. Ils peuvent au contraire ouvrir la voie à une nouvelle génération de professionnelles capables de connaître les réalités culturelles de leurs communautés tout en maîtrisant les pratiques obstétricales modernes. Il y a cinquante ans, leurs familles étaient expulsées d’une forêt au nom de la protection de la nature. Aujourd’hui, des femmes Wambuti entrent à l’université tandis que leurs aînées continuent de transmettre des connaissances acquises au fil des générations. À travers ces femmes se dessine une évolution : aux savoirs ancestraux des accoucheuses, transmis de génération en génération, s’ajoutent désormais les connaissances de jeunes sage-femmes formées à la médecine moderne, capables de faire le lien entre deux approches de la naissance.


Sources :

Parc national de Kahuzi-Biega (https://www.kahuzibiega.com/fr-fr/)
https://www.kahuzibiega.com/fr-fr/ACTUALIT%C3%89/details/5470/t/sud-kivu-les-peuples-autochtones-wambuti-de-buyungule-kabare-appellent-a-renforcer-les-moyens-de-subsistance-pour-mieux-proteger-le-pnkb?
https://collaborations.wcs.org/visitkahuzibiega/fr-fr/ACTUALIT%C3%89/details/5459/t/la-direction-du-parc-national-de-kahuzi-biega-denonce-l-abattage-d-un-gorille?
 
https://www.radiookapi.net/2026/08/14/actualite/societe/kinshasa-les-sage-femmes-autochtones-mises-lhonneur-pour-leur-role-dans
https://www.reuters.com/sustainability/climate-energy/illegal-logging-rebel-held-congo-threatens-gorillas-alarms-environmentalists-2025-05-22/



Brigitte Postel



image en tête d’article : © Pixabay

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