À l’heure où les réseaux sociaux transforment chaque rencontre en potentiel contenu viral, la question du respect des peuples isolés mérite plus que jamais d’être posée. Dans une enquête particulièrement éclairante, The Guardian s’intéresse aux influenceurs et aventuriers qui cherchent à filmer les populations les plus isolées du monde. Nous sommes heureux de partager ce travail journalistique incluant celui de Survival International, que nous soutenons depuis longtemps. De North Sentinel à l’Amazonie, leur travail permet de mieux comprendre les enjeux qui entourent ces populations, mais aussi les dérives possibles d’une économie des réseaux sociaux toujours à la recherche d’images exceptionnelles.
◆ Des peuples qui ont choisi de rester à l’écart du monde
Les peuples dits « non contactés » vivent volontairement à distance des sociétés modernes. Selon Survival International, près de 200 communautés autochtones vivraient dans un tel isolement, principalement en Amazonie et dans le Gran Chaco, mais aussi dans certaines régions d’Asie. Les Sentinelles, qui vivent sur l’île de North Sentinel, dans l’archipel des Andaman administré par l’Inde, constituent l’un des exemples les plus connus. Leur population serait d’une centaine de personnes et l’on sait très peu de choses sur leur langue ou leur mode de vie. Cependant leur volonté de ne pas être contactés ne fait guère de doute. Les autorités indiennes interdisent l’accès à moins de 5 kilomètres de l’île et patrouillent régulièrement dans les eaux environnantes. Pourtant, cette protection n’empêche pas certains aventuriers de tenter leur chance.

◆ Quand la quête de l’image devient une obsession
En mars 2025, l’Américain Mykhailo Polyakov s’est rendu clandestinement à proximité de North Sentinel avec l’objectif de filmer les Sentinelles en haute résolution. Son expédition était préparée comme un véritable contenu destiné aux réseaux sociaux : appareil photo, GoPro, miroir, sifflet et même une canette de Coca-Cola Light qu’il comptait offrir aux habitants de l’île. Polyakov affirme ne pas avoir voulu mettre les Sentinelles en danger et assure que son objectif était avant tout de réaliser des images inédites. Il a néanmoins débarqué illégalement sur l’île après plusieurs tentatives. Il n’y a finalement rencontré personne. Après quelques minutes à siffler sur la plage, il est reparti en mer et a jeté la canette de soda vers le rivage. Son aventure s’est cependant terminée par une arrestation. Après avoir plaidé coupable, il a été condamné à 25 jours de prison et à une amende d’environ 120 livres sterling.
◆ Le risque sanitaire inquiète les défenseurs des peuples isolés
Au-delà de la violation des lois locales, les défenseurs des peuples non contactés redoutent surtout les conséquences sanitaires d’un contact. Des communautés isolées peuvent ne disposer d’aucune immunité face à certaines maladies courantes dans le reste du monde. L’histoire montre que les contacts avec des populations extérieures ont parfois été suivis d’épidémies dévastatrices. Au Brésil, le gouvernement a ainsi abandonné en 1987 sa politique de “missions de contact forcé” envers les tribus amazoniennes isolées, après les épidémies répétées provoquées par ces contacts. Pour les organisations de défense des peuples autochtones, le problème est donc beaucoup plus profond qu’une simple question de droit à l’image ou de respect des règles locales.
◆ Colonialisme numérique
Pour Survival International, l’essor des réseaux sociaux ajoute une nouvelle dimension au problème. L’organisation surveille notamment des comptes YouTube, TikTok et Instagram consacrés aux peuples autochtones. Selon elle, les influenceurs suivis dans ce cadre représentent collectivement plus de 40 millions d’abonnés. Cette audience transforme une rencontre avec une communauté isolée en produit médiatique potentiel. Une image rare, une vidéo spectaculaire ou la promesse d’un “premier contact” peuvent générer des millions de vues. Sophie Grig, de Survival International, voit dans cette dynamique une forme contemporaine de colonialisme : après avoir convoité les terres et les ressources, le monde extérieur chercherait désormais à capter l’attention et les clics.
◆ Au Paraguay, les accusations visant un créateur de contenu
Le phénomène ne concerne pas uniquement North Sentinel. Au Paraguay, Nathan Seastrand, connu sur Instagram sous le pseudonyme @yankiguayo, produit des contenus consacrés au Gran Chaco et aux populations autochtones de la région. Il revendique une démarche de défense du territoire et des communautés locales. Cependant son approche fait l’objet de critiques. Un influenceur ayant collaboré avec lui l’a notamment accusé d’être obsédé par la recherche de groupes ayoréos isolés, évoquant des pièges photographiques et des recherches destinées à localiser ces populations. Seastrand conteste ces accusations. Il affirme que ses activités étaient légales et autorisées et explique que certains dispositifs avaient été installés pour filmer des jaguars, et non des populations isolées. Mi-août, un tribunal paraguayen a toutefois ordonné des mesures d’urgence à son encontre, notamment le retrait de pièges photographiques, après l’intervention de l’Institut national indigène du Paraguay. Seastrand continue de nier toute transgression.
◆ Le cas Mashco Piro relance le débat
En Amazonie péruvienne, les images du peuple Mashco Piro, également appelé Nomole, ont récemment suscité un important engouement médiatique. Les images ont été diffusées par Paul Rosolie, fondateur de l’organisation Junglekeepers. Suivi par environ deux millions de personnes sur Instagram, l’explorateur utilise régulièrement les réseaux sociaux pour raconter ses expériences en Amazonie. Junglekeepers affirme que les images ont été tournées dans le respect des protocoles de non-contact et sous la supervision d’un représentant du gouvernement péruvien. L’organisation assure également que leur diffusion visait à sensibiliser le public à la protection du territoire des Mashco Piro contre l’exploitation forestière illégale, cependant, Survival International critique certains termes employés pour décrire ces populations, estimant qu’ils contribuent à véhiculer une vision sensationnaliste et déshumanisante des peuples isolés.

◆ Peut-on filmer les peuples autochtones sans les exploiter ?
La question dépasse désormais les seuls peuples totalement isolés. Certains créateurs de contenu travaillent avec des communautés autochtones qui ont choisi d’établir des relations avec le monde extérieur. Le tourisme peut alors représenter une source de revenus et contribuer à préserver certains territoires ou traditions. C’est notamment l’argument avancé par Mike Corey, connu sous le pseudonyme Fearless & Far. Le créateur, suivi par plus de trois millions de personnes sur YouTube, organise des expériences avec différentes communautés et affirme demander systématiquement l’autorisation de filmer. Malgré tout, même lorsque le consentement est demandé, la question de la représentation reste posée. Une vidéo destinée à une audience internationale peut simplifier une culture complexe, privilégier les aspects les plus spectaculaires ou transformer une tradition en argument marketing.
◆ Les réseaux sociaux peuvent-ils reproduire des rapports de domination ?
Pour María José Andrade Cerda, membre de la communauté Kichwa en Équateur, le problème réside aussi dans le regard porté sur les peuples autochtones. Elle utilise elle-même les réseaux sociaux pour défendre les droits de sa communauté, mais critique la manière dont certains créateurs étrangers présentent les populations autochtones. Selon elle, les influenceurs privilégient souvent la culture, les traditions ou les images exotiques, tout en restant beaucoup plus discrets lorsqu’il s’agit des revendications politiques et territoriales des communautés. Cette critique rejoint celle de plusieurs défenseurs des peuples autochtones : une communauté peut devenir extrêmement visible sur Internet tout en restant largement inaudible lorsqu’elle parle de ses propres droits.
◆Sensibilisation, tourisme et économie des clics
Le débat n’est pourtant pas totalement manichéen puisque certaines communautés choisissent elles-mêmes d’utiliser les réseaux sociaux et le tourisme pour générer des revenus. En Équateur, des membres du peuple Waorani travaillent par exemple avec des créateurs de contenu et proposent des séjours touristiques. Pour eux, ces revenus peuvent contribuer à financer les besoins des familles et à préserver la forêt. La frontière entre sensibilisation et exploitation devient alors particulièrement difficile à établir. La question centrale n’est peut-être donc pas seulement de savoir qui filme, mais aussi qui décide de ce qui est filmé, dans quelles conditions, avec quel consentement et à qui profitent les images.
◆ Une nouvelle forme de colonialisme ?
Pour les associations qui défendent les peuples isolés, la course aux images rares rappelle certains mécanismes historiques du colonialisme. La différence est que la ressource recherchée n’est plus seulement une terre ou une matière première : c’est l’attention du public. Une population isolée devient alors un sujet de vidéo, une aventure à raconter, une miniature YouTube ou un moyen de gagner des abonnés. Le risque est de transformer des personnes ayant choisi de rester à l’écart en objets de curiosité pour un public mondial, un peu comme à l’époque des expositions universelles et coloniales. Dans le cas des peuples véritablement isolés, les défenseurs de leurs droits insistent donc sur un principe simple : leur choix de ne pas entrer en contact avec le monde extérieur doit être respecté.

Grâce à cette enquête, The Guardian met en lumière une problématique encore peu connue : la manière dont la course aux images, à l’audience et aux clics peut aujourd’hui atteindre les peuples les plus isolés de la planète. Certaines communautés ont fait le choix de rester à l’écart du monde extérieur, et ce choix mérite d’être respecté. Au-delà des influenceurs et des réseaux sociaux, cette enquête invite surtout à regarder autrement les peuples autochtones : non pas comme des curiosités, des personnages d’aventure ou des sujets de contenu, mais comme des communautés qui doivent pouvoir décider elles-mêmes de leur avenir et de la manière dont elles souhaitent être représentées.
Jessica Baucher avec The Guardian et Survival International
image en tête d’article : ©Pixabay



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