À l’heure où l’ibogaïne suscite un intérêt grandissant dans le traitement expérimental des addictions et des troubles psychiques, le Gabon essaye de mieux protéger l’iboga, plante à l’origine de cette molécule. Le pays aimerait obtenir une part plus équitable des revenus générés par son exploitation, tout en protégeant les communautés qui détiennent les savoirs traditionnels associés.
◆ Au Gabon, l’iboga au cœur d’un marché mondial en plein essor
À Libreville, l’iboga se vend encore comme un remède traditionnel parmi d’autres. Au marché, l’écorce de racine de Tabernanthe iboga est notamment proposée sous forme de poudre. Derrière ce commerce local se trouve maintenant un marché international en pleine expansion. Originaire des forêts d’Afrique centrale et occidentale, l’iboga occupe une place importante dans plusieurs traditions du Bwiti du Gabon. Sa racine contient notamment l’ibogaïne, un alcaloïde qui fait aujourd’hui l’objet de recherches scientifiques pour ses potentielles applications dans le traitement des addictions et de certains troubles psychiques. Ce nouvel intérêt pourrait considérablement augmenter la valeur économique de la plante. Pour les autorités et les représentants des communautés gabonaises, une question devient majeure : qui devrait bénéficier des revenus générés par l’iboga et l’ibogaïne ? Et peut-on faire commerce de cette plante ? Une partie importante de la valeur monétaire créée actuellement se déroule à l’étranger, notamment dans des cliniques et des entreprises qui développent des traitements et des recherches autour de l’ibogaïne.

◆ L’écart entre le prix de l’iboga et celui des traitements
La différence de valeur entre la matière première et les produits développés à partir de celle-ci illustre le problème auquel le Gabon est confronté. Des communautés gabonaises peuvent vendre leur écorce d’iboga pour quelques dizaines de milliers de dollars, alors que certains traitements expérimentaux à base d’ibogaïne qui sont proposés à l’étranger peuvent coûter plusieurs milliers, voire plusieurs dizaines de milliers de dollars par patient. Aux États-Unis, l’intérêt scientifique et médical pour l’ibogaïne progresse également. Une étude observationnelle menée en 2024 auprès de vétérans des forces spéciales a notamment rapporté la diminution de certains symptômes de stress post-traumatique après un traitement à base d’ibogaïne et de magnésium. Le Texas a par ailleurs consacré 50 millions de dollars à des recherches cliniques sur l’ibogaïne. En avril 2026, un décret présidentiel américain a également demandé aux agences fédérales d’accélérer la recherche sur certaines substances psychédéliques, dont les composés liés à l’ibogaïne.
La molécule reste toutefois classée comme stupéfiant de catégorie I aux États-Unis. Les traitements commerciaux se développent donc principalement dans des pays où l’utilisation de l’ibogaïne est autorisée ou moins strictement encadrée.
◆ Récupérer sa part
Face à cette situation, le Gabon cherche à faire évoluer les règles. Le pays est signataire du Protocole de Nagoya, un accord international qui vise notamment à garantir un partage équitable des avantages issus de l’utilisation des ressources génétiques et des connaissances traditionnelles qui leur sont associées. Le gouvernement gabonais veut désormais aller plus loin avec un cadre national spécifique à l’iboga. Un décret signé en mai 2026 affirme ainsi la souveraineté du Gabon sur l’iboga, ses dérivés et les savoirs traditionnels associés. Il prévoit également des autorisations et des mécanismes de partage des bénéfices pour les utilisations commerciales. Ce dispositif se veut particulièrement large et il pourrait concerner non seulement l’ibogaïne extraite de la plante, mais aussi certains dérivés et d’autres composés développés à partir de sources alternatives ou synthétiques. Le Gabon souhaite ainsi éviter qu’une transformation de la molécule à l’étranger permette de contourner les revendications du pays sur la ressource et les connaissances qui lui sont associées.
◆ Une communauté gabonaise a déjà expérimenté le partage de valeur
L’expérience de l’association A2E, dans la province d’Ogooué-Ivindo, montre concrètement les enjeux de ce nouveau modèle. Cette association de villages a choisi de cultiver l’iboga plutôt que de dépendre uniquement de la récolte sauvage. Après avoir soumis les ventes au vote de la communauté, elle a réalisé trois exportations légales vers l’entreprise canadienne Terragnosis entre 2023 et le début de 2025. Au total, 41 kilogrammes d’iboga ont été expédiés pour plus de 32 millions de francs CFA, soit environ 50 000 dollars. La communauté a bien reçu le paiement correspondant à l’écorce vendue mais attend toujours la part de la valeur créée en aval, notamment après transformation de la matière première. Les contrats prévoyaient pourtant un mécanisme de partage des revenus. Selon Jonathan Dickinson, dirigeant d’Ambio Life Sciences et fondateur de Terragnosis, les sommes destinées à ce partage sont placées sous séquestre dans l’attente des directives du gouvernement gabonais. Ce problème montre toute la difficulté de passer d’un simple commerce de matière première à un véritable partage des bénéfices issus de l’ibogaïne.
◆ Protéger l’iboga face au risque de surexploitation
La question financière est également liée à la préservation de la plante. L’augmentation de la demande internationale fait craindre une intensification de la récolte sauvage. Selon une analyse d’Interpol publiée en 2023, une grande partie du commerce international de l’iboga serait illégale ou sous-déclarée. L’organisation avait notamment signalé l’implication de réseaux de trafiquants déjà actifs dans d’autres types de criminalité environnementale. Pour les acteurs de la conservation, le développement d’une filière légale ne peut donc pas se limiter à autoriser les exportations. Celui-ci doit également garantir la régénération de la ressource et donner aux communautés locales un intérêt économique direct à sa préservation. C’est l’un des arguments avancés par les associations qui défendent la culture communautaire de l’iboga. L’objectif serait de remplacer progressivement un modèle fondé sur la récolte sauvage par une filière contrôlée, dans laquelle les populations locales participeraient à la production et bénéficieraient de la valeur créée.
◆ Le Gabon suspend les exportations d’iboga
Cependant, le gouvernement gabonais a décidé de suspendre temporairement les exportations. Le 18 septembre 2026, le Conseil des ministres a adopté un projet de décret interdisant l’exportation de l’iboga et de tous ses dérivés, quelle que soit leur forme. Des sanctions pénales, forestières et douanières sont prévues. Cette décision intervient alors même que des communautés avaient commencé à développer des circuits d’exportation légaux. Pour les autorités, l’objectif reste de protéger la plante et les savoirs traditionnels avant la mise en place d’un nouveau cadre réglementaire. Cette suspension est transitoire. Le gouvernement souhaite notamment définir de nouvelles procédures d’exportation et mieux consulter les différents acteurs de la filière. Dans l’urgence, même les exportations réalisées dans un cadre communautaire et avec le consentement des populations sont stoppées.

◆ Un fonds national pour redistribuer les revenus de l’iboga
Le décret de mai prévoit également la création d’un fonds destiné à recueillir les redevances et les revenus issus du partage des bénéfices. Ces ressources devraient ensuite être affectées au secteur de l’iboga, à la recherche nationale et aux communautés productrices. Pour les autorités gabonaises, l’enjeu dépasse donc la simple exportation de matières premières. Le pays veut développer une véritable chaîne de valeur nationale, capable de générer des revenus à partir de la recherche, de la transformation et potentiellement, de l’innovation. Le président du Conseil économique, social, environnemental et culturel du Gabon, Guy-Bertrand Mapangou, résume cet objectif par la volonté de passer « de l’exportation de ressources à la création de valeur sur son territoire ». Le dispositif reste encore largement à construire et le fond souverain annoncé n’était pas encore au point fin septembre et les modalités précises de redistribution des revenus restaient en discussion.
◆ Bras de fer entre souveraineté et recherche internationale
La volonté du Gabon de récupérer une partie de la valeur créée autour de l’ibogaïne ne signifie pas nécessairement que le pays souhaite fermer ses portes à la recherche internationale. Des défenseurs américains de l’ibogaïne estiment eux aussi que le Gabon devrait être intégré à cette nouvelle économie. La question porte donc moins sur l’accès à l’iboga que sur les conditions de cet accès. Pour les communautés et les tradi-praticiens, le savoir transmis au fil des générations doit être reconnu et valorisé. Pour les autorités, il s’agit également de protéger une ressource naturelle menacée et de construire une filière économique nationale. Pour les chercheurs et les entreprises étrangères, l’enjeu consiste à pouvoir poursuivre leurs travaux tout en respectant les règles nouvelles gabonaises. Le défi sera donc de trouver un équilibre entre protection de l’iboga, reconnaissance des savoirs traditionnels, recherche scientifique et partage des bénéfices.

L’essor mondial de l’ibogaïne pose au Gabon une question qui dépasse largement celle du partage des bénéfices. Derrière les brevets, les cliniques et les promesses de traitements se trouve une plante qui, pour les communautés gabonaises, n’a jamais été une simple matière première. L’iboga est au coeur de pratiques spirituelles et de traditions transmises depuis des générations. Sa valeur ne se mesure donc pas uniquement en kilos d’écorce, en dollars ou en brevets ! Le risque est précisément là : transformer une plante chamanique ancestrale en nouvelle ressource à exploiter, au nom de la recherche médicale et des perspectives commerciales… Maintenant que l’ibogaïne attire investisseurs, laboratoires et cliniques, l’iboga pourrait être réduit à ce qu’il contient : une molécule, un principe actif, une opportunité de marché. Tout ce qui relève de son histoire, de ses usages rituels, de ceux qui le cultivent et de ceux qui en détiennent les connaissances pourrait alors devenir secondaire, ce qui est grave. Le Gabon tente aujourd’hui de reprendre la main sur cette course à la valorisation, mais vouloir obtenir une part des revenus ne suffira pas nécessairement à protéger l’essentiel. Monétiser un savoir ancestral ne signifie pas le respecter, pas plus que rémunérer une communauté ne garantit la préservation de sa culture ou de la plante elle-même !
L’enjeu est donc vertigineux : comment permettre à la science d’étudier l’iboga sans que la recherche et l’industrie ne finissent par en confisquer le sens et l’essence ? Comment développer une filière économique sans transformer une ressource sacrée en simple produit commercial ? Et surtout, peut-on réellement industrialiser l’ibogaïne sans risquer de dénaturer l’iboga ? Le monde découvre aujourd’hui la valeur d’une plante que des communautés gabonaises connaissent depuis des siècles. Reste à savoir si cette découverte conduira à une reconnaissance de celles et ceux qui l’ont préservée, ou à une simple et nouvelle forme d’appropriation, menée au nom de la science, de la santé et du marché…
Jessica Baucher
image en tête d’article : ©Pexels
Abonnement numérique 1 an



No Comments
Sorry, the comment form is closed at this time.