Pendant des siècles, le peuple autochtone sami a subi des politiques de colonisation et d’assimilation en Suède : déplacements forcés, séparation des familles, et répression culturelle et religieuse. Dans son rapport final, remis au gouvernement après cinq années d’enquête, une commission indépendante préconise 71 mesures pour reconnaître ces violences, réparer les violations des droits humains et mettre fin aux discriminations. Le début d’un combat historique pour la justice, la dignité et le droit à l’autodétermination.
◆ Réparer les injustices commises contre le peuple sami
La reconnaissance des violences historiques subies par le peuple sami connait une nouvelle étape en Suède. Mise en place en 2021, la commission indépendante “Vérité pour le peuple sami” a remis son rapport final au gouvernement lors d’une cérémonie organisée à Östersund. Après cinq années de travail, cette instance appelle l’État suédois, l’Église et les institutions concernées à reconnaître les préjudices infligés à cette population autochtone et à en assumer la responsabilité. Au total, 71 mesures sont proposées pour engager un processus de réparation et mettre au point des relations fondées sur l’égalité et le respect. La commission réclame notamment la reconnaissance des violations des droits humains, la lutte contre le racisme et la fin des menaces et des discriminations visant les Samis. Pour établir ce rapport, elle a recueilli envion 300 entretiens et témoignages écrits. Ces histoires intimes ont permis de documenter les conséquences de politiques qui, pendant plusieurs siècles, ont écrasé les droits individuels et collectifs du peuple sami.

◆ Une histoire marquée par la colonisation
Le territoire ancestral des Samis, appelé Sapmi, s’étend au-delà des frontières actuelles de la Norvège, de la Suède et de la Finlande, jusqu’à la péninsule russe de Kola. Leur population est estimée à près de 100 000 personnes. Leur histoire, leur identité et leur organisation sociale sont profondément liées à ces territoires arctiques et subarctiques. L’élevage de rennes, la pêche, la chasse, la cueillette et l’artisanat sont depuis longtemps les piliers de leur mode de vie. Les langues samies forment un ensemble linguistique diversifié ainsi que les traditions orales, la musique et les pratiques culturelles qui témoignent de la richesse de cet héritage. Cette continuité historique a été cependant profondément bouleversée par la colonisation progressive de leurs terres. À partir du XVIIe siècle, l’expansion de l’État suédois et l’exploitation des ressources du Grand Nord ont renforcé le contrôle exercé sur les communautés samies. De plus, l’évangélisation forcée, la répression de pratiques spirituelles traditionnelles et les politiques d’assimilation ont progressivement fragilisé leur culture et leur autonomie. Aux XIXe et XXe siècles, ces politiques se sont notamment manifestées dans des dispositifs scolaires discriminatoires, des restrictions linguistiques et des interventions dans les modes de vie traditionnels. À cela, s’est ajouté la catégorisation administrative des populations samies qui a ainsi également contribué à restreindre leurs droits et à diviser les communautés. Face à toutes ces atteintes, ils ont tout de même poursuivi leur lutte pour préserver leur identité, défendre leurs terres et faire reconnaître leur statut de peuple autochtone. Leur mobilisation actuelle s’inscrit dans un combat plus large pour l’autodétermination, la protection des langues et des cultures autochtones et la participation aux décisions qui affectent leurs territoires.
◆ Des familles séparées et une culture prise pour cible
Le rapport de la commission met en lumière les conséquences humaines des politiques menées par les autorités suédoises et l’Église. Aussi, parmi les abus documentés figurent les déplacements forcés de populations, la séparation d’enfants de leurs familles et leur placement dans des pensionnats ou des établissements scolaires destinés à favoriser leur assimilation. Toutes ces pratiques ont ainsi privé des enfants de leur environnement familial et culturel, et fragilisé la transmission des langues et des traditions entre les générations. La présidente de la commission, Lena Nyberg, a souligné que la profondeur de ces blessures ne se limitait pas aux personnes directement victimes des politiques d’assimilation. Les différents traumatismes et les ruptures culturelles ont également impacté leurs enfants et leurs petits-enfants. Il faut aussi souligner que la dimension religieuse occupe une place importante dans cette histoire. Les autorités ont imposé le christianisme à des communautés dont certaines pratiquaient des traditions spirituelles ancestrales, notamment le chamanisme. La répression de ces pratiques a donc elle aussi participé à l’effacement de références culturelles essentielles. Il est donc important de comprendre que ces violences ne relèvent donc pas uniquement du passé. Elles ont laissé des traces dans les relations entre les institutions et les communautés samies, à la fois dans la transmission des savoirs et aussi dans la confiance accordée aux autorités.

◆ Toujours menacés par les activités industrielles
La reconnaissance de ces injustices historiques ne suffit pas à mettre fin aux tensions actuelles. En Suède, la question des terres ancestrales demeure toujours au centre des revendications samies. L’élevage de rennes, qui est l’activité économique et culturelle fondamentale pour de nombreuses communautés, dépend de l’accès à de vastes espaces de pâturage et de migration. Or, ces territoires sont toujours soumis à des pressions croissantes liées à l’exploitation minière, à la sylviculture, aux infrastructures énergétiques et aux projets hydroélectriques ou éoliens. Les Samis dénoncent les conséquences de ces activités sur leurs modes de vie, leurs ressources naturelles et la continuité de leurs pratiques traditionnelles. La fragmentation de ces espaces, la transformation des écosystèmes et les restrictions d’accès aux pâturages peuvent gravement compromettre la transmission de ces activités aux générations futures. Ces conflits posent ainsi la question fondamentale : comment concilier les projets économiques et énergétiques avec les droits d’un peuple autochtone sur ses terres ? Pour ces communautés, la protection du territoire ne constitue pas seulement un enjeu économique ou environnemental mais elle est indissociable de leur identité, de leur autonomie culturelle et de leur capacité à décider de leur avenir.
◆ Une reconnaissance progressive des injustices
Les démarches engagées en Suède s’inscrivent dans un mouvement plus large de reconnaissance des violences historiques subies par les Samis et d’autres minorités nordiques. En juin 2023, une commission créée par le Parlement norvégien a publié un rapport sur les discriminations et les politiques d’assimilation visant les Samis, les Kvènes et d’autres peuples finnois. C’est seulement en novembre 2024 que la Norvège a officiellement présenté ses excuses aux minorités concernées. En Finlande, les travaux consacrés aux préjudices historiques subis par les Samis ont également relancé les demandes de vérité, de reconnaissance et de réparation. Ces initiatives montrent que les conséquences de la colonisation intérieure et des politiques d’assimilation font heureusement désormais l’objet d’un examen institutionnel plus approfondi dans les pays nordiques. Toutefois, elles ne manquent pas de soulever la question des suites concrètes à donner aux rapports : reconnaître les faits est une étape essentielle, mais les réparations, la protection des droits territoriaux et les garanties de non-répétition restent déterminantes.

◆ De la reconnaissance à la réparation
Avec ses 71 recommandations, la commission suédoise entend ouvrir une nouvelle étape dans les relations entre l’État, l’Église et le peuple sami. L’objectif est de reconnaître les violations commises, d’en assumer la responsabilité et de mettre en place des mesures capables de répondre aux conséquences de ces violences. Cette démarche suppose notamment de lutter durablement contre les discriminations, de préserver les langues et les cultures samies, de mieux prendre en compte les témoignages des victimes et de garantir une participation effective des communautés aux décisions qui les concernent. La réparation ne saurait cependant se limiter à une déclaration officielle. Celle-ci implique effectivement des engagements concrets, des moyens adaptés et un suivi des recommandations. Elle doit également permettre aux Samis de faire entendre leur voix sur les questions territoriales, culturelles, éducatives et politiques. L’enjeu dépasse largement les frontières suédoises puisqu’il concerne la capacité des États à reconnaître les injustices commises envers les peuples autochtones et à transformer cette reconnaissance en droits concrets.
Le rapport de la commission “Vérité pour le peuple sami” met en lumière plusieurs siècles de colonisation, de discriminations et d’atteintes aux droits humains. En réclamant des mesures de réparation, ses auteurs appellent la Suède à dépasser la seule reconnaissance symbolique et à engager une transformation durable de ses relations avec le peuple sami. Cependant, la justice historique ne peut être dissociée des combats contemporains et, la défense des terres ancestrales, la transmission des langues, la protection des pratiques culturelles et le droit à l’autodétermination restent au cœur des revendications samies ! Pour que cette démarche aboutisse, les recommandations devront donc se traduire en actions concrètes et en garanties durables. Reconnaître les violences du passé est indispensable mais permettre au peuple sami de préserver son identité et de décider de son avenir l’est encore plus…
Jessica Baucher
image en tête d’article : ©Pexels
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