Avec Le Temps des récoltes, Ibrahim Mahama investit la Fondation Cartier avec une exposition collective consacrée à la mémoire, aux héritages coloniaux et aux futurs possibles du continent africain. Entouré de neuf artistes et collectifs, le créateur ghanéen transforme matériaux industriels, archives et architectures en témoins d’une histoire à réinventer. Une proposition artistique et politique qui fait dialoguer création contemporaine, transmission des savoirs et utopies collectives.
◆ Au cœur de la scène contemporaine
Figure majeure de l’art contemporain africain, Ibrahim Mahama développe depuis les années 2010 une pratique artistique singulière, fondée sur la réutilisation de matériaux collectés, d’archives et de vestiges industriels. Né en 1987 à Tamale, au Ghana, il explore les traces laissées par l’histoire économique, politique et sociale de son pays, en questionnant notamment les héritages coloniaux et postcoloniaux. Dans ses installations monumentales, il utilise : des sacs de jute, des fragments architecturaux et des objets du quotidien pour les transformer en supports de réflexion sur le travail, les échanges commerciaux, la mémoire collective et les transformations des sociétés. Son engagement dépasse largement le cadre de ses œuvres. Depuis 2019, il a fondé au Ghana plusieurs centres d’art indépendants, qu’il a conçu comme des lieux de création, d’apprentissage et de transmission. Ces espaces favorisent les échanges entre artistes, chercheurs, étudiants et communautés locales, tout en contribuant au développement d’infrastructures culturelles au Ghana. Cette démarche témoigne de sa volonté profonde de faire de l’art un outil de transformation sociale, capable de produire de nouvelles formes de connaissance et d’ouvrir des perspectives pour les générations futures.

◆ Entre histoire et futurs possibles
Le Temps des récoltes s’inscrit dans le prolongement direct de cette démarche. Pour cette première exposition parisienne, Ibrahim Mahama a conçu un projet collectif réunissant neuf artistes et collectifs avec lesquels il partage des recherches, des collaborations ou des échanges depuis longtemps.
L’exposition occupe l’ensemble des espaces de l’institution à travers des œuvres inédites, des installations monumentales et de nouvelles versions de pièces emblématiques de l’artiste. Elle interroge les liens entre mémoire historique, création contemporaine et construction de l’avenir, en s’intéressant particulièrement aux espoirs politiques, culturels et sociaux formulés au moment des indépendances africaines, dans les années 1950 et 1960. Le titre de l’exposition évoque un processus patient : celui qui consiste à semer des idées, à cultiver des savoirs et à recueillir les fruits d’un engagement collectif. Pour Ibrahim Mahama, le passé n’est pas une matière figée. Il constitue au contraire une ressource à réactiver afin de faire émerger de nouveaux imaginaires. Cette vision trouve un écho dans les institutions culturelles indépendantes développées sur le continent africain, notamment doual’art à Douala, le Centre for Contemporary Art Lagos, RAW Material Company à Dakar et le Nairobi Contemporary Art Institute. Autant de lieux qui défendent des modèles culturels ancrés dans leur environnement et attentifs aux réalités locales.

◆ Faire revivre la mémoire
Au cœur de l’exposition, deux installations symbolisent particulièrement la démarche d’Ibrahim Mahama : Parliament of Ghosts et Things Fall Apart. Toutes deux témoignent de sa capacité à transformer des traces matérielles du passé en espaces de réflexion collective. Avec Parliament of Ghosts, il imagine une chambre parlementaire constituée de sièges traditionnels ashantis en bois. Les visiteurs peuvent s’y asseoir et prendre place dans cet espace qui évoque une assemblée politique privée de ses représentants. Cette absence devient une métaphore d’une démocratie inachevée, en référence au coup d’État de 1966 au Ghana et à la dissolution du gouvernement. L’installation dépasse toutefois sa dimension commémorative : elle se transforme en lieu de rencontre vivant, accueillant musique, performances, débats, conférences et master class en collaboration avec des écoles d’art. L’autre pièce majeure, Things Fall Apart, prend la forme d’une reconstruction architecturale monumentale d’une ancienne usine ghanéenne de bouteilles en verre. Inaugurée en 1966 dans le sud-ouest du Ghana, cette usine faisait partie des grands projets de décentralisation industrielle portés par le premier président du pays, Kwame Nkrumah, avant sa chute. Rachetée puis démantelée par Ibrahim Mahama, celle-ci est relocalisée à Tamale pour devenir une œuvre et un lieu d’apprentissage. En réassemblant les matériaux d’origine, Ibrahim Mahama redonne ainsi une fonction à un patrimoine industriel abandonné. Il fait ainsi de l’architecture un outil de transmission et de réappropriation historique. Une installation textile conçue pour la Fondation Cartier complète le dispositif, prolongeant le dialogue entre l’oeuvre, le bâtiment et l’espace public.
◆ Raconter une histoire plurielle
La dimension collective de l’exposition Le Temps des récoltes réunit neuf artistes et collectifs autour d’Ibrahim Mahama, explorant les liens entre mémoire, patrimoine et histoire politique. Le photographe James Barnor documente le Ghana au moment de son indépendance, tandis que Dorothy Akpene Amenuke et Zohra Opoku explorent la mémoire à travers les textiles. Gideon Appah revisite les archives visuelles du pays, alors que Courage Dzidula Kpodo et Postbox Ghana s’intéressent à son patrimoine architectural. Le Cercle d’Art des Travailleurs de Plantation Congolaise (CATPC) associe art et émancipation économique à travers des œuvres réalisées à partir de cacao et de toile de jute. Tjaša Rener, elle, étudie les liens historiques entre le Ghana et la Yougoslavie, et Feda Wardak questionne les héritages coloniaux et les enjeux de l’accès à l’eau en Afghanistan. En croisant leurs pratiques et leurs recherches, ces artistes donnent à l’exposition une dimension internationale et collective, où les histoires du passé nourrissent de nouveaux imaginaires.

◆ Un espace de dialogue avec l’art contemporain africain
Avec cette exposition, la Fondation Cartier poursuit son engagement en faveur des scènes artistiques internationales et des lieux d’émergence de la création contemporaine. Dès les années 1990, l’institution a contribué à faire connaître des artistes du continent africain, parmi lesquels Seydou Keïta, Malick Sidibé, Bodys Isek Kingelez, J. D. Okhai Ojeikere et Chéri Samba. Le Temps des récoltes prolonge cette histoire tout en proposant une approche nouvelle. Au lieu de présenter une succession d’œuvres isolées, le projet d’Ibrahim fait de l’exposition un espace de circulation entre les disciplines, les générations et les territoires. Photographie, peinture, textile, architecture et installation dialoguent ensemble pour restituer la complexité des histoires africaines et leur inscription dans des dynamiques mondiales. Cette approche met également en avant le rôle des institutions culturelles indépendantes. En faisant de la pédagogie, de la recherche et de la coopération des éléments centraux de son projet, Ibrahim défend une conception de l’art singulière et qui ne se limite pas à la production d’objets. L’œuvre devient un véritable lieu de rencontre, un outil de transmission et un moyen de repenser les relations entre patrimoine, territoire et société.
Avec Le Temps des récoltes, Ibrahim Mahama propose une réflexion profonde sur la manière dont les sociétés peuvent se réapproprier leur histoire pour en imaginer de nouvelles. En “réanimant” une usine abandonnée, en transformant des matériaux industriels et en réunissant des artistes aux pratiques complémentaires, il fait de la mémoire un magnifique levier de création et d’émancipation. L’exposition rappelle que les héritages du passé ne sont jamais définitivement clos : ils peuvent être interrogés, transmis et transformés pour nourrir d’autres possibles. Entre engagement politique, expérimentation artistique et construction collective, le projet affirme ainsi une conviction essentielle : l’avenir se cultive aussi à partir des histoires que les sociétés choisissent de préserver et de réinventer…
« C’est du passé que l’on peut exhumer le potentiel de l’avenir. Le futur n’est pas une chose qui “existe” simplement quelque part ; il vit aussi dans nos mémoires, sous la forme de futurs inaccomplis », Ibrahim Mahama
Jessica Baucher
Ibrahim Mahama – Le Temps des récoltes
Du 22 octobre 2026 au 28 février 2027.
Fondation Cartier pour l’art contemporain
2, place du Palais-Royal, 75001 Paris
* Crédit photo en tête d’article: @Fondation Cartier
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