Comment regarder les images de l’histoire coloniale sans reproduire les rapports de domination qu’elles véhiculent ? Avec l’exposition Violence silencieuse. Sous le regard de Roméo Mivekannin, présentée du 10 novembre 2026 au 4 avril 2027 au musée du quai Branly – Jacques Chirac, l’artiste franco-béninois transforme l’espace d’exposition en lieu de confrontation à la mémoire des zoos humains. À travers des peintures sur drap, des sculptures métalliques et un dispositif de reflets, il questionne la représentation de ces corps, la responsabilité des institutions culturelles et la position du spectateur lui-même.
◆ Déconstruire l’histoire coloniale
La violence ne réside pas uniquement dans ce que peuvent montrer des images, mais aussi dans les conditions dans lesquelles elles ont été produites. Les photographies d’exhibitions ethnographiques des XIXe et XXe siècles appartiennent à cette histoire puisqu’elles ont participé à la fabrication d’un imaginaire colonial dans lequel les corps non européens étaient présentés comme des curiosités, des objets d’étude ou les témoins supposés d’une altérité radicale. Cette exposition invite à reconsidérer ces images et les institutions qui les ont conservées. L’artiste ne se contente donc pas de dénoncer les mécanismes de domination du passé mais il les remet, les déplace et les confronte à notre regard. Son geste artistique repose sur un renversement : celui historiquement assigné à la position du modèle devient celui qui choisit la représentation, en maîtrise les codes et en transforme le sens. En s’introduisant dans des scènes anciennes par le biais de l’autoportrait, Roméo Mivekannin fait ainsi apparaître les mécanismes de pouvoir dissimulés derrière une apparente neutralité. L’exposition ne propose donc pas seulement une lecture critique du passé colonial mais pose une question plus inconfortable : que faisons-nous, aujourd’hui, de ces images et de la place qu’elles nous assignent ?

◆ Une histoire de la mise en spectacle des corps
Au XIXe siècle et durant la première moitié du XXe siècle, les exhibitions de personnes originaires d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et d’autres territoires colonisés se multiplient en Europe, que ce soit dans des jardins zoologiques, des expositions universelles, des espaces de divertissement ou des spectacles populaires. Elles répondent à une curiosité entretenue par les discours coloniaux et les théories raciales de l’époque. Le terme « zoos humains », largement employé aujourd’hui pour désigner ces pratiques, renforce la notion de réduction de personnes à des objets de spectacle. Les personnes exhibées à l’époque étaient souvent présentées dans des décors reconstitués, vêtus avec des costumes imposés ou placées dans des mises en scène réductrices de leur culture. Leur présence était ainsi transformée en argument visuel au service d’une vision hiérarchisée du monde. À Paris, le Jardin d’Acclimatation, le Champ-de-Mars et d’autres espaces de spectacles tels que les Folies Bergère ont participé, selon des modalités différentes, à cette culture de l’exhibition. Ce qui est terrible c’est que ces manifestations s’inscrivaient toujours dans un environnement où les expositions coloniales et les discours ethnographiques contribuaient à légitimer la domination européenne. La photographie a donc joué un rôle important dans cette construction. En fixant les corps, en isolant les individus et en diffusant leurs portraits, elle a donné aux mises en scène une apparence de preuve. L’image pouvait alors présenter (sous?) une forme de réalité objective ce qui relevait pourtant d’un dispositif culturel, politique et commercial. C’est précisément cette ambiguïté qui intéresse l’artiste Roméo Mivekannin. Ses œuvres invitent à comprendre que les photographies historiques ne sont jamais de simples témoignages du passé : elles sont également les traces d’un regard, d’une intention et d’un rapport de pouvoir.

◆ Reprendre possession de l’image
Le cœur de l’exposition est constitué d’une série de peintures inspirées de photographies conservées dans les collections du musée. À partir de ces documents, Roméo Mivekannin réinterprète différentes scènes d’exhibitions ethnographiques organisées à Paris. Plutôt que de reproduire fidèlement les images originales, il intervient dans leur composition, s’y introduit lui-même, en s’insérant dans les scènes pour en modifier la lecture. Ce procédé de réappropriation transforme ainsi la peinture en lieu de contestation : le corps représenté cesse d’être uniquement celui que l’histoire a figé dans une posture imposée. L’autoportrait devient ainsi un outil politique et esthétique. Roméo ne cherche pas à effacer l’histoire mais à faire apparaître ce qu’elle a occulté : la subjectivité des personnes exposées, leur humanité et la violence des conditions de leur représentation. Par exemple, la première oeuvre de la séquence revisite une présentation en panoplie associée au musée d’ethnographie du Trocadéro. D’autres peintures prolongent cette réflexion en revenant sur différents lieux et dispositifs de spectacle.
◆ Interroger l’architecture des musées
Roméo Mivekannin a également conçu quatre sculptures métalliques en forme de volières fermées, réalisées à Abidjan avec des forgerons ivoiriens à partir de ses instructions. Elles reproduisent à échelle réduite plusieurs bâtiments liés à l’histoire des collections ethnographiques parisiennes. Le rapprochement entre architecture de musée et cage interpelle ! Les sculptures ne possèdent pas d’ouverture permettant de sortir : elles matérialisent ainsi une relation de pouvoir inscrite dans l’espace lui-même. Ce dispositif singulier invite donc à regarder les musées autrement. Derrière leurs façades et leur vocation scientifique ou patrimoniale, se déploie pourtant une histoire complexe, marquée par les explorations, les entreprises coloniales, les classifications ethnographiques et les conditions d’acquisition des objets. Reconnaître que certaines institutions ont été constituées dans un contexte historique où la collecte, l’exposition et l’étude des cultures non européennes étaient profondément liées aux rapports de domination, est l’un des propos de Roméo.

d’un bain d’élixir, 2026, Courtesy de l’artiste et Galerie Cécile Fakhoury (Abidjan, Dakar, Paris)
Photographie © Grégory Copitet © Musée du quai Branly
◆ Verre sans tain
La scénographie de cette exposition est très importante. Les photographies et plaques de verre originales issues des collections du musée sont associées aux peintures dans un dispositif qui ne montre pas immédiatement les documents historiques au regard des visiteurs. Grâce à un système de verre sans tain, le reflet du visiteur intervient directement dans l’expérience : regarder devient aussi une manière de se voir en train de regarder. Ce choix déplace ainsi la question de la responsabilité : toute image suppose une relation entre celui qui la produit, celui qu’elle représente et celui qui la regarde. Cette relation peut prolonger une curiosité héritée des exhibitions coloniales, mais elle peut aussi devenir le point de départ d’une prise de conscience critique. Les images coloniales ont continué à circuler bien après les manifestations qui les ont produites : dans les livres, les archives, les collections patrimoniales et les représentations populaires, et ont contribué à fixer ainsi des stéréotypes dont les effets dépassent largement leur contexte d’origine.
◆ Entre héritage et histoire
Né en 1986 à Bouaké, en Côte d’Ivoire, Roméo Mivekannin est un artiste béninois dont le travail se situe au croisement de la peinture, de la sculpture, de l’installation et de la recherche historique. Il vit et travaille entre Toulouse et Cotonou. Descendant du roi Béhanzin, dernier souverain du royaume du Dahomey avant la conquête française, il développe une œuvre dans laquelle la mémoire familiale rencontre les grandes histoires de la colonisation, de l’esclavage et de la représentation des corps noirs. Son parcours illustre toute la singularité de sa démarche. Après une formation en ébénisterie, il a étudié l’histoire de l’art puis est allé à l’École nationale supérieure d’architecture de Toulouse. En parallèle de ses études, il a commencé à développer un travail plastique personnel, explorant différents supports et différentes techniques. À partir de 2017, il a commencé un travail doctoral à l’École nationale supérieure d’architecture de Montpellier. Ses recherches portent sur les liens entre l’Afrique postcoloniale, la mémoire et la photographie. Il s’est fait aussi connaître avec ses peintures réalisées sur des draps de coton, assemblées et préparées avec des bains de solutions rituelles qu’il appelle des élixirs. Il y associe de l’acrylique à des matières brunes issues de préparations à base de boue. Les tissus absorbent les pigments et les bains, provoquant ainsi une forme de transformation alchimique.
Avec cette exposition, Roméo Mivekannin revisite l’histoire coloniale à travers des peintures et des sculptures qui interrogent la représentation des corps noirs et la responsabilité des musées. En confrontant le visiteur à son propre regard, il révèle la persistance des imaginaires coloniaux et invite à se réapproprier ces images pour apprendre à regarder l’histoire autrement !
« L’histoire de la colonisation est une plaie qui n’est pas refermée », Roméo Mivekannin
Jessica Baucher
Violence silencieuse. Sous le regard de Roméo Mivekannin
Du 10 novembre 2026 au 4 avril 2027 – Musée du quai Branly
Galerie Marc Ladreit de Lacharrière, musée du quai Branly – Jacques Chirac, Paris.
Image en tête d’article © Musée du quai Branly
* Crédit photo en tête d’article: @Musée du Quai Branly – Jacques Chirac
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