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©Pixabay

L’éclaireuse du peuple Himba

Dans son dernier livre Les veilleuses, Solenn Bardet, géographe, ethnographe, écrivain et documentariste, nous raconte avec une profonde sensibilité, l’histoire de Tulipamwe, une jeune franco-namibienne qui retrace et questionne sa double identité. Tirant également le fil de l’Histoire avec un grand H, tout en poursuivant sa quête personnelle, dans la Namibie de l’ouest, à Epupa, elle défend son peuple Himba menacé par le projet de construction d’un barrage gouvernemental d’envergure.


Il en faut peu pour être heureux
À l’âge de dix-huit ans, ayant besoin de trouver le goût de vivre, Solenn Bardet est partie un beau matin de 1993 avec son sac à dos pour découvrir l’Afrique. Passionnée par l’itinéraire de nombreux explorateurs et exploratrices, elle est arrivée, sans l’avoir choisi consciemment, chez les Himbas dont le nom signifie littéralement : “les mendiants, ceux qui quémandent nourriture et protection“. À l’origine, ce sont des Hereros ayant franchi le fleuve et partis se réfugier en Angola, auprès des Ngambwes. Ce nom leur rappelle d’où ils viennent et le chemin qu’ils ont parcouru, ils en sont fiers. Ce sont des éleveurs semi-nomades qui ont conservé leurs traditions ancestrales. Très vite adoptée par eux, Solenn restera six mois par an pendant plus de quatre années à leur côtés et racontera ses expériences de vie déterminantes et chaleureuses, dans son premier livre Pieds nus sur la terre rouge : voyage chez les Himbas, pasteurs de Namibie.
Des liens très forts la lient à eux, ils restent pour toujours sa véritable famille de cœur et la considèrent comme l’une des leurs.


©Solenn Bardet / La boîte à bulles


À celles et à ceux qui choisissent la lumière

En 2006, Solenn participe, en tant qu’intermédiaire, aux côtés de Frédéric Lopez et de l’humoriste Muriel Robin, à l’émission Rendez-vous en terre inconnue qui, avec de nombreux autres documentaires, illustre un véritable engouement pour ce peuple qui respire la joie de vivre. Par la suite, elle leur partage tous les films tournés sur eux et leur permet ainsi de réaliser à quel point ceux-ci ne reflètent pas la réalité de leur existence. Si bien qu’en 2012, elle leur propose de faire eux-mêmes leur propre film Les Himbas font leur cinéma et de le réaliser afin de leur permettre de partager leur quotidien et leurs traditions. Suite au projet de construction d’un premier barrage, et à une forte mobilisation du peuple Himba, Solenn crée une association de défense : Kovahimba. Plus tard, en 2017, accompagnée du dessinateur Simon Hureau, elle mettra également dans la bande dessinée Rouge Himba, une grande partie de l’héritage culturel qu’elle a reçu comme transmission.


©Rouge Himba / La boîte à bulles, 2017


Tanauka
L’héroïne du livre Les veilleuses de Solenn, Tulipamwe, qui signifie “tous ensemble” en himba, est cette jeune femme issue à la fois d’une lignée “d’exterminés”1 et de génocidaires2, qui assume la tâche de parcourir les histoires qui traversent son arbre généalogique pour réussir à aller au-delà de tous les antagonismes qui la constituent : « Mais un gardien de feu sacré ne se consacre pas qu’au lien avec les ancêtres, c’est aussi un chef de lignée qui s’occupent des vivants ». Dans ce roman, Solenn, qui a vécu très jeune cette double identité, a injecté beaucoup de son expérience personnelle et de son combat passé et actuel aux côtés des Himbas. Tulipamwe est celle qui va devenir la porte-parole de la communauté pour sauver son peuple d’une destruction certaine liée à la construction d’un barrage : « J’écris car le monde doit changer, parce que je suis un des rouages de ce changement. J’écris pour libérer les âmes de mes ancêtres. (…) J’écris pour que la terre entende qu’aux confins de la Namibie et de l’Angola, au fond de la vallée d’Eyahoo, quelques centaines de femmes ont réussi par la simple force de leur conviction à s’opposer aux bulldozers et à préserver la vie » confie-t-elle. C’est aussi avec beaucoup de justesse et de puissance que Solenn nous entraîne dans ce long roman, tantôt sous le doux monape3 des ancêtres tantôt dans les visions glaçantes d’une femme-esprit qui guide Tulipamwe jusqu’aux camps de la mort « au pied du plateau que les Allemands appellent Waterberg », faisant ainsi lumière sur les véritables massacres des Hereros et sur diverses expériences eugéniques perpétrés par les missionnaires dans cette région de Namibie : « Je suis l’arrière-petite-nièce de celle qui a subi l’horreur et de celui qui l’a commise ». Tout au long de l’histoire, la jeune femme vit partagée entre deux origines, deux modes de vie, deux lieux : Paris et sa chère terre de Namibie dans laquelle son rapport à la nature, à la famille, à la magie et aux traditions lui confèrent justement toute sa force de vie.
Cette histoire est définitivement emplie de la sagesse d’une femme qui connaît et travaille avec l’invisible dans la tradition de ses ancêtres. Elle nous offre également la chance de percevoir les résultats fabuleux d’une spiritualité profonde et authentique qui permet d’éviter la construction du barrage tant redouté : « Je leur demande d’imaginer qu’elles sont plus larges que leur corps physique (…) Qu’elles tracent comme un cercle de lumière autour de ce nouveau corps élargi et qu’elles y invitent leur ancêtre préférée, leur animal femelle préféré, ainsi qu’une plante femelle et une pierre à polarité féminine. Avec ma voix, je continue à les guider, je les amène à se laisser pousser des racines, des tubes de lumière immenses qui plongent jusqu’au feu terrestre pour transmettre l’information suivante : j’empêche la destruction de la terre et du vivant ».




Éditions Robert Laffont, 2022


« De quels rêves, de quels innombrables rêveurs suis-je issue ? », Ariane Mnouchkine


Jessica Baucher


  1. Génocides perpétrés en Namibie par les Allemands, au début du vingtième siècle, sur les ethnies Herero et Himbas.
  2. De part l’histoire de son père dont certains membres de sa famille allemande sont liés aux massacres des camps pendant la seconde guerre mondiale.
  3. Arbre sacré, facilement reconnaissable grâce à ses feuilles en forme de papillons.

Pour aller plus loin...
Le site de KOVAHIMBA, l’association de défense des Himba de Solenn Bardet
A la découverte du peuple Himba de Namibie avec Solenn Bardet

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