Plus de 130 ans après leur disparition dans les “zoos humains” du Jardin d’acclimatation à Paris, six Amérindiens issus des peuples Kali’na et Arawak vont enfin pouvoir reposer sur leur terre d’origine. Le Sénat a adopté à l’unanimité une proposition de loi historique permettant le rapatriement de leurs restes conservés au Muséum d’histoire naturelle. Une avancée symbolique majeure dans la reconnaissance des violences coloniales subies par les peuples autochtones d’Outre-mer.
◆ Une restitution historique adoptée à l’unanimité
Lundi 18 mai, le Sénat a donné son accord au rapatriement de six dépouilles humaines et de huit moulages de parties du corps appartenant à des Amérindiens issus des peuples Kali’na et Arawak. Soutenue par le gouvernement, cette proposition de loi transpartisane a été portée par les sénateurs Catherine Morin-Desailly, Max Brisson et Pierre Ouzoulias. Le texte a été adopté à l’unanimité dans une atmosphère particulièrement émouvante. Cette restitution répond à une demande de l’association Moliko Alet + Po, qui souhaite offrir des funérailles dignes et une sépulture en Guyane à ces autochtones morts à la fin du XIXe siècle.
Aujourd’hui, un tel rapatriement reste juridiquement complexe en raison du principe d’inaliénabilité des collections publiques. Plusieurs lois ont déjà permis des restitutions exceptionnelles, mais uniquement dans le cadre de demandes formulées par des États étrangers. La situation des restes humains provenant des territoires français d’Outre-mer n’était jusqu’ici pas couverte par ces dispositifs. Cette loi dite « d’espèce » constitue donc une première en France et pourrait ouvrir la voie à de futures restitutions similaires.

◆ Le drame des “zoos humains” de 1892
L’histoire de ces Amérindiens est particulièrement tragique. Alors qu’ils avaient été recrutés sur de fausses promesses en Amérique du Sud, ils furent transportés à Paris pour être exhibés vivants dans des “zoos humains” organisés au Jardin d’acclimatation en 1892. Placés dans des conditions d’hébergement inhumaines, plusieurs d’entre eux ne survécurent pas à l’hiver parisien.
Après leur décès, leurs corps furent exhumés devant des anthropologues, à la fin du XIXe siècle. Depuis cette époque, les dépouilles n’avaient jamais quitté les collections publiques françaises. Cette réalité historique a profondément marqué les débats au Sénat. Plusieurs parlementaires ont exprimé leur “honte” face à ces humiliations et à la déshumanisation subie par ces peuples autochtones.

◆ « Des voix longtemps étouffées qui retrouvent leurs terres »
Lors de la séance au Sénat, Catherine Morin-Desailly a fait un discours particulièrement fort devant une délégation guyanaise : « Nous parlons d’hommes et de femmes, d’êtres humains arrachés à leur terre, à leur peuple, à leur dignité ». Elle a également ajouté : « Ce ne sont pas seulement des restes humains qui retournent vers la Guyane, ce sont des voix longtemps étouffées qui retrouvent leurs terres, leurs fleuves, leurs forêts, leur ciel ». La sénatrice a salué un « geste de justice » et « d’humanité », soulignant l’importance mémorielle et symbolique de cette restitution.

◆ Prise de conscience face à la déshumanisation coloniale
Le sénateur Max Brisson a insisté sur « l’impérieuse nécessité de prendre conscience de la déshumanisation qui a présidé à la constitution de certaines collections de musées ». Au cours de cette séance solennelle, plusieurs élus ont évoqué leur malaise et leur honte face à ces pratiques héritées de l’époque coloniale.
La ministre de la Culture, Catherine Pégard, a salué l’adoption rapide de ce texte qui ne pouvait plus attendre. Elle s’est également déclarée favorable à la création d’une loi-cadre visant à faciliter les restitutions de restes humains en Outre-mer afin de répondre aux futures demandes des territoires ultramarins et des communautés autochtones.
◆Dernière étape avant le retour en Guyane
Le texte doit désormais être examiné puis adopté par l’Assemblée nationale avant l’entrée en vigueur définitive des restitutions. À ce stade, aucun calendrier précis n’a encore été communiqué, bien que les associations guyanaises espèrent une adoption rapide afin que ces Amérindiens puissent bénéficier d’obsèques et d’une sépulture dignes sur leur terre d’origine, plus de 130 ans après leur disparition.
Plus d’un siècle après les humiliations subies au Jardin d’acclimatation, la restitution des deux dépouilles amérindiennes marque une avancée majeure dans le travail de mémoire autour du passé colonial français. Au-delà du geste symbolique, cette décision représente une reconnaissance de la dignité des peuples Kali’na et Arawak ainsi qu’une volonté de réparer une histoire longtemps cachée. Espérons que ce nouveau texte de loi puisse ouvrir la voie à de nouvelles restitutions en Outre-mer et à une réflexion plus large sur la place des restes humains dans les collections publiques françaises…
« Chaque génération doit dans une relative opacité découvrir sa mission, la remplir ou la trahir », Franz Fanon
Jessica Baucher
* Crédit photo en tête d’article : Hémicycle du Sénat©Jacques Abada, CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons
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