À l’étranger, le Costa Rica incarne souvent un modèle de démocratie, de protection de la nature et d’écotourisme. Pourtant, derrière cette image de carte postale, les peuples autochtones dénoncent depuis des décennies une réalité bien différente : celle de territoires toujours occupés illégalement, de droits bafoués et de violences visant celles et ceux qui défendent leurs terres ancestrales.
Le pays compte aujourd’hui huit peuples autochtones – Bribri, Cabécar, Brörán (Térraba), Brunka (Boruca), Huetar, Maleku, Chorotega et Ngäbe – répartis sur vingt-quatre territoires officiellement reconnus par la loi indigène de 1977. Cette loi prévoit que ces terres sont réservées exclusivement aux communautés autochtones. Près d’un demi-siècle plus tard, son application demeure largement inachevée : dans de nombreux territoires, une grande partie des terres est encore occupée par des propriétaires non autochtones, alimentant des conflits parfois meurtriers.

◆ Une loi sans véritable application
Ces dernières années, cette lutte pour la récupération des terres a coûté la vie à deux figures emblématiques. En mars 2019, le dirigeant bribri Sergio Rojas Ortiz est assassiné à son domicile dans le territoire de Salitre. Un an plus tard, en février 2020, le leader brörán Yehry Rivera est tué alors qu’il participe à une action de récupération territoriale à Térraba. Ces deux assassinats, largement condamnés par les organisations internationales, sont devenus le symbole de la vulnérabilité des défenseurs autochtones de l’environnement au Costa Rica. Pourtant, le pays dispose depuis les années 1970 d’une institution publique chargée des affaires autochtones : la Commission nationale des affaires indigènes (CONAI). Sa directrice, Daniela Gutiérrez, reconnaît que les difficultés restent immenses. « La majeure partie des territoires indigènes est encore entre les mains de personnes non indigènes », explique-t-elle. Selon elle, les défenseurs autochtones continuent d’être exposés à des violences et à des discriminations, malgré les mesures de protection accordées par les instances internationales. « Les défenseurs continuent d’être victimes de violences récurrentes et de discriminations parce qu’ils sont indigènes », souligne-t- elle. Elle estime que les progrès accomplis demeurent insuffisants. « Il est difficile de se présenter comme l’un des pays les plus respectueux des droits humains en Amérique latine lorsque des droits fondamentaux continuent d’être violés ».
◆ Des territoires toujours en marge
À une quarantaine de kilomètres de San José, dans une communauté huetar, Isabel Ureña Vázquez partage le même constat. Pour cette responsable communautaire, la restitution des terres avance beaucoup trop lentement. « Ces quatre dernières années, il me semble que très peu de terres ont été restituées aux peuples indigènes », regrette-t-elle. La question foncière n’est pas le seul défi. L’accès aux services essentiels reste particulièrement difficile dans plusieurs territoires autochtones. « Nous avons de mauvaises routes, un accès insuffisant aux centres de santé et, parfois, même à l’eau potable », poursuit-elle.
Ces inégalités territoriales sont régulièrement relevées par les organisations de défense des droits humains et par les rapporteurs des Nations unies, qui soulignent le retard persistant des politiques publiques dans les régions autochtones. Pour Nelson, autre leader communautaire, le problème est plus profond encore. « Notre plus grand problème, pour nous les indigènes, c’est l’absence de soutien de l’État ». Il déplore également le manque de reconnaissance du rôle joué par les peuples autochtones dans la préservation des écosystèmes qui font pourtant la réputation internationale du Costa Rica. « Selon le dernier recensement, 46 % de la biodiversité du Costa Rica se trouve sur les territoires autochtones ».
Si ce pourcentage est avancé par plusieurs représentants autochtones, les données officielles disponibles montrent surtout que les territoires indigènes concentrent une part exceptionnelle des forêts, des zones humides et des écosystèmes les mieux conservés du pays, ce qui confirme leur importance stratégique pour la conservation de la biodiversité nationale.

◆ Les gardiens oubliés de la biodiversité
Pour Nelson, cette richesse naturelle n’est pas le fruit du hasard. « Le Costa Rica vend au monde l’image d’un pays vert, écologique et tourné vers le tourisme, sans que les communautés autochtones puissent réellement en tirer des bénéfices. Nous avons lutté contre les chasseurs, contre ceux qui voulaient abattre les arbres. Des personnes indigènes sont mortes dans ces combats ». Ses paroles rappellent un paradoxe de plus en plus dénoncé : alors que le Costa Rica est souvent présenté comme un champion mondial de la conservation, les peuples qui ont contribué à préserver ces territoires continuent de réclamer la pleine reconnaissance de leurs droits fonciers, de leur sécurité et de leur rôle dans la protection de ce patrimoine naturel.
Sources :
Forest Peoples Programme, Costa Rica – Country Overview (mise à jour 2024) : historique de la loi indigène de 1977, occupation des terres, violences contre les défenseurs autochtones
Cultural Survival, Reclaiming Indigenous Lands in Costa Rica: FRENAPI (2022) : contexte des
récupérations territoriales et des assassinats de Sergio Rojas et Yehry Rivera
The Guardian, Costa Rican indigenous land activist killed by armed mob (25 février 2020) :
circonstances de la mort de Yehry Rivera et contexte des violences.
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Brigitte Postel
image en tête d’article : © Pexels
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